{"id":5891,"date":"2017-03-11T21:59:48","date_gmt":"2017-03-12T03:59:48","guid":{"rendered":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/quest-ce-qui-fait-chanter-le-quebec\/"},"modified":"2024-05-14T17:06:14","modified_gmt":"2024-05-14T21:06:14","slug":"quest-ce-qui-fait-chanter-le-quebec","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/quest-ce-qui-fait-chanter-le-quebec\/","title":{"rendered":"Qu\u2019est-ce qui fait chanter le Qu\u00e9bec ?"},"content":{"rendered":"<h2 align=\"center\">Qu&rsquo;est-ce qui fait chanter le Qu&eacute;bec ?<sup><a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=1584:qu-est-ce-qui-fait-chanter-le-quebec&amp;Itemid=304#bas\">*<\/a><\/sup><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5 align=\"left\">par Andr&eacute; Gaulin<\/h5>\n<p align=\"left\">&nbsp;<\/p>\n<p align=\"justify\">Un peu comme les Italiens, les Qu&eacute;b&eacute;cois aiment chanter. Laissez-les quelques heures ensemble et vous aurez une chorale ! Ce go&ucirc;t du chant, ils le tiennent beaucoup de la tradition orale qui a marqu&eacute; leur histoire. Les Qu&eacute;b&eacute;cois sont n&eacute;s de m&egrave;res qui chantaient, comme Fabiola, m&egrave;re de F&eacute;lix Leclerc, qui nous le rappelle dans sa chanson &laquo;les Soirs d&rsquo;hiver&raquo; o&ugrave; sa &laquo;m&egrave;re chantait &deg; Pour chasser le diable qui r&ocirc;dait&raquo;. Avec sa famille enclose dans la maison, il chante aussi le p&egrave;re, comme le Samuel de <i>Maria Chapdelaine<\/i>,<i> <\/i>quand la poudrerie qui souffle l&rsquo;emp&ecirc;che d&rsquo;amener les siens &agrave; la messe de minuit. Ainsi que le rappelait Louis H&eacute;mon, leurs anc&ecirc;tres avaient apport&eacute; de France leurs chansons, une mani&egrave;re de garder quelque chose de la patrie quitt&eacute;e, comme une chaleur au c&oelig;ur. Dans les folklores connus de m&eacute;moire, c&rsquo;&eacute;tait Saint-Malo ou La Rochelle, beaux ports de mer, ou Foug&egrave;res et la Bretagne, ou Avignon et son pont, ou Bordeaux encore attaqu&eacute; par les Anglais. Ces textes t&eacute;moignaient des us et coutumes dont celui de la bonne ch&egrave;re, &laquo;p&acirc;t&eacute; si grand&raquo; de Rouen, soupe &agrave; l&rsquo;oignon de Charenton, vie dure des cantonniers de Louviers, passage en sabots par la Lorraine et ce d&eacute;tour oblig&eacute;, pour vider la bouteille, par Paris o&ugrave; &laquo;y a-t-une brune plus belle que l&rsquo;amour&raquo; ! Quand le po&egrave;te Octave Cr&eacute;mazie, exil&eacute; &agrave; Paris, &eacute;crit au lettr&eacute; Henri-Raymond Casgrain, il suppose que le coureur des bois de chez lui chante pour oublier qu&rsquo;il est si seul qu&rsquo;il veut entendre sa voix. Le Gilles Vigneault des &laquo;Gens de mon pays&raquo; s&rsquo;en souviendra quand il d&eacute;crit ses compatriotes comme gens de parole qui parlent pour <i>s&rsquo;entendre<\/i>, avant de parler pour parler !<\/p>\n<p align=\"justify\">&nbsp;<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>Chanter, le c&oelig;ur dans la m&eacute;moire.<\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">&nbsp;<\/p>\n<p align=\"justify\">C&rsquo;est tout dire de cette fid&eacute;lit&eacute; des Qu&eacute;b&eacute;cois &agrave; la m&eacute;moire profonde des provinces &laquo;fran&ccedil;oyses&raquo; et de leurs capitales ou quais d&rsquo;embarquement. Beaucoup d&rsquo;anciens d&rsquo;hier, dans les campagnes des r&eacute;gions qu&eacute;b&eacute;coises et m&ecirc;me les villes, &eacute;taient des anthologies vivantes du r&eacute;pertoire ancien : il suffisait de leur fournir &laquo;le petit boire&raquo; pour que le r&eacute;cital s&rsquo;allonge. Avec l&rsquo;ajout d&rsquo;un violon, instrument national, les pieds entamaient la gigue et dansaient le cotillon. Puis tant&ocirc;t, &agrave; voix nue, dans la rel&acirc;che de l&rsquo;essoufflement, une grand-m&egrave;re r&eacute;unirait toutes les g&eacute;n&eacute;rations de la soir&eacute;e qui &eacute;couteraient le moyen &acirc;ge et la complainte du Roy Renaud de guerre venant, &laquo;tenant ses tripes dans ses mains&raquo;! C&rsquo;est tout ce patrimoine chant&eacute; qui r&eacute;siste &agrave; l&rsquo;oubli dont t&eacute;moignent les Archives de folklore de l&rsquo;universit&eacute; Laval o&ugrave; quelque 1500 enqu&ecirc;teurs ont fait don de leurs fonds. Toute cette m&eacute;moire marquera diversement des chansonniers &agrave; venir qui en garderont la rythmique, laquelle influencera aussi l&rsquo;intonation du langage et m&ecirc;me la po&eacute;sie.<\/p>\n<p align=\"justify\">&nbsp;<\/p>\n<p align=\"justify\">Ainsi donc, longtemps le folklore et la chanson qu&eacute;b&eacute;coise ont fait route ensemble, pratiquement jusque vers 1930 quand arrive la premi&egrave;re chansonni&egrave;re Mary Travers, dite la &laquo;Bolduc&raquo;. Bien s&ucirc;r, le 19<sup>e<\/sup> si&egrave;cle a vu na&icirc;tre des chansons populaires, souvent sur timbres musicaux, dont les deux plus c&eacute;l&egrave;bres sont &laquo;Un Canadien errant&raquo; (sur timbre &eacute;mouvant) et &laquo;&Ocirc; Canada&raquo;, sur musique originale, ancien hymne national du Qu&eacute;bec abandonn&eacute; depuis. Ces chansons du peuple, souvent anonymes, sont marqu&eacute;es par l&rsquo;histoire patriotique, chantant ses heurs et ses malheurs, dont la d&eacute;faite de 1759 et l&rsquo;&eacute;crasement des Patriotes par les troupes anglaises. &laquo;&Ocirc; Carillon&raquo;, sur un po&egrave;me de Cr&eacute;mazie et la musique de Sabatier, longtemps chant&eacute;, c&eacute;l&egrave;bre avec nostalgie cette victoire de Montcalm, en 1758, &agrave; Ticonteroga. Il n&rsquo;en reste pas moins que le Trait&eacute; de Paris, qui c&egrave;de la Nouvelle-France &agrave; l&rsquo;Angleterre, rend les nouveaux ma&icirc;tres ombrageux de sorte qu&rsquo;aucune liaison fran&ccedil;aise par bateau ne se fera avant 1855, quand la Capricieuse mouille dans le Saint-Laurent. Les Qu&eacute;b&eacute;cois se trouvent ainsi priv&eacute;s, sinon par les voyages, de l&rsquo;influence des caveaux et des caf&eacute;s-concerts. Entre temps, le clerg&eacute; a pris un pouvoir social excessif apr&egrave;s l&rsquo;&eacute;chec des Patriotes (1837-1838), certains membres expurgeant m&ecirc;me des chansons folkloriques, c&rsquo;est tout dire. De sorte que, quand &laquo;la Bolduc&raquo; advient, apr&egrave;s 1930, avec ses chansons populaires aux textes peu po&eacute;tiques et assonanc&eacute;s mais par ailleurs chant&eacute;s et turlut&eacute;s avec gouaillerie, la cote de la chanson est quasi nulle. Les gens du domaine litt&eacute;raire, en qu&ecirc;te de modernit&eacute;, la juge archa&iuml;que alors que le clerg&eacute;, dominant largement toute la critique litt&eacute;raire, conspue la chansonnette fran&ccedil;aise, jug&eacute;e frivole ou immorale ! C&rsquo;est alors qu&rsquo;appara&icirc;t F&eacute;lix Leclerc qui, sans le vouloir, va changer la donne.<\/p>\n<p align=\"justify\">&nbsp;<\/p>\n<p align=\"justify\"><b>F&eacute;lix Leclerc, chantre du printemps<i>.<\/i><\/b><\/p>\n<p align=\"justify\">&nbsp;<\/p>\n<p>En ce sens, on peut consid&eacute;rer F&eacute;lix Leclerc comme le p&egrave;re de la chanson qu&eacute;b&eacute;coise. C&rsquo;est lui qui fait voir le jour &agrave; la chanson &agrave; texte, une chanson litt&eacute;raire d&rsquo;inspiration po&eacute;tique sur musique originale, qui respecte la &laquo;tropation&raquo;, cette concordance heureuse des notes et des mots. Cela se fait presque malgr&eacute; lui, pourrait-on dire pour celui qui se veut avant tout dramaturge. Au d&eacute;but, Leclerc fait quatre chansons, de trois ans en trois ans, &agrave; partir de 1934 jusqu&rsquo;en 1943 ! Puis, davantage. C&rsquo;est en particulier pour permettre un changement des d&eacute;cors qu&rsquo;il &eacute;crit quelques chansons pour sa pi&egrave;ce &agrave; succ&egrave;s <i>Le p&rsquo;tit bonheur<\/i> jou&eacute;e &agrave; l&rsquo;automne 1948. Jusque-l&agrave;, homme de radio et d&rsquo;&eacute;criture, Leclerc a produit plusieurs livres dont la populaire trilogie <i>Adagio<\/i>, <i>Allegro<\/i> et <i>Andante<\/i> (1943-44). Et quand F&eacute;lix part pour la France &agrave; la fin de 1950 avec Jacques Canetti qui l&rsquo;entra&icirc;ne, mis sur la piste par Jacques Normand, son r&eacute;pertoire comprend tout juste 32 chansons dont plusieurs de celles qui enchanteront les Fran&ccedil;ais d&rsquo;apr&egrave;s-guerre : &laquo;Bozo&raquo;, &laquo;le Bal&raquo;, &laquo;Francis&raquo;, &laquo;Moi, mes souliers&raquo;, &laquo;le Train du nord&raquo;, et &laquo;le P&rsquo;tit Bonheur&raquo;, cette chanson f&eacute;tiche. N&rsquo;oublions pas non plus &laquo;l&rsquo;Hymne au printemps&raquo;, &laquo;Pr&eacute;sence&raquo;, deux chansons qui misent sur cette saison <i>salutaire <\/i>dans l&rsquo;optique de F&eacute;lix. D&rsquo;ailleurs, notons que &laquo;l&rsquo;Hymne au printemps&raquo;, d&rsquo;abord paysanne avec &laquo;les crapauds (qui) chantent la libert&eacute;&raquo;, acquerra une port&eacute;e politique. De m&ecirc;me, la chanson &laquo;le roi heureux&raquo; traduit tr&egrave;s justement ce F&eacute;lix, rat des champs, qui nous parle de lui en &eacute;voquant ce roi venu d&eacute;froquer de la monarchie en Am&eacute;rique et retrouvant sa nue propri&eacute;t&eacute;. Avec ces chansons, &#8212; il n&rsquo;en &eacute;crit aucune en 1952,&#8211;Leclerc tient l&rsquo;affiche 14 mois aux Trois Baudets et signe un contrat de cinq ans avec Polydor. Il s&rsquo;engage m&ecirc;me &agrave; &eacute;crire huit chansons l&rsquo;an, ce qu&rsquo;il n&rsquo;a fait qu&rsquo;en 1946 et ne refera qu&rsquo;une autre fois en 1969 ! Mais d&egrave;s 1951, son premier album lui m&eacute;rite le Grand Prix du disque de l&rsquo;Acad&eacute;mie Charles-Cros.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Comme beaucoup de Qu&eacute;b&eacute;cois avant lui, F&eacute;lix d&eacute;couvre en France le pluralisme id&eacute;ologique et le plaisir de parler autant que de manger. L&rsquo;accueil qui lui est fait pour son naturel, son c&ocirc;t&eacute; homme des bois qui siffle volontiers, s&rsquo;amenant sur sc&egrave;ne avec sa seule guitare, le console des critiques misanthropes de son Qu&eacute;bec qui attendent le g&eacute;nie litt&eacute;raire &agrave; venir, si possible un romancier ! Notons surtout que son succ&egrave;s en France consacre le genre de la chanson, qui se d&eacute;tache ainsi du folklore s&eacute;culaire, ou de la chansonnette fleur bleue, pour rejoindre un nouvel art d&eacute;j&agrave; illustr&eacute; par Trenet et que Leclerc, Brassens, Brel, Ferr&eacute; et d&rsquo;autres vont illustrer superbement, un peu comme Montaigne fondait jadis le genre de l&rsquo;essai.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pour le Qu&eacute;bec, l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement est important : d&rsquo;ailleurs, lors d&rsquo;un bref retour de Leclerc, la ville de Montr&eacute;al accorde au po&egrave;te une importante r&eacute;ception &agrave; l&rsquo;H&ocirc;tel de ville. La chanson &agrave; texte vient au monde &agrave; laquelle contribuent Lionel Daunais, Oscar Thiffault, Raymond L&eacute;vesque, Jacques Normand, Robert L&rsquo;Herbier et Fernand Robidoux, Pierre P&eacute;tel, &#8212; pour ne nommer que ceux-l&agrave; &#8212; et plus que tout autre, F&eacute;lix Leclerc. Le barde qu&eacute;b&eacute;cois qui croyait aller quelques semaines en France y retourne de plus en plus pour des tours de chants. Pendant la d&eacute;cennie cinquante, il va ajouter une trentaine de chansons &agrave; son r&eacute;pertoire, chansons marqu&eacute;es par la critique morale et sociale (&laquo;Comme Abraham&raquo;, &laquo;Attends-moi ti-gars&raquo;), par l&rsquo;amour des humbles (&laquo;Pri&egrave;re boh&eacute;mienne&raquo; qui charmera Devos, &laquo;Litanie du petit homme&raquo;), par l&rsquo;humour (&laquo;Tirelou&raquo;, &laquo;l&rsquo;H&eacute;ritage&raquo;), par le pays rural et le patriotisme (&laquo;la Drave&raquo;, &laquo;Tu te l&egrave;veras t&ocirc;t&raquo;), par la nature et les b&ecirc;tes (&laquo;Blues pour Pinky&raquo;, &laquo;le Petit Ours&raquo;, &laquo;le Loup&raquo;) et parfois par l&rsquo;amour comme en t&eacute;moigne &laquo;Ce matin-l&agrave;&raquo;, chanson &eacute;crite en Suisse o&ugrave; il avait voulu vivre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La quarantaine de chansons que Leclerc ajoute &agrave; son carquois de textes pendant la d&eacute;cennie soixante, p&eacute;riode fort riche pour son art, nous font voir un Leclerc travers&eacute; par une crise amoureuse qui lui fait prendre nouvelle compagne et secoue ses anciennes certitudes de Qu&eacute;b&eacute;cois-n&eacute;-catholique. En m&ecirc;me temps que lui, le Qu&eacute;bec conna&icirc;t sa &laquo;r&eacute;volution tranquille&raquo; qui le sort de la grande paroisse <i>provinciale<\/i> autant au plan politique que moral ! Cela donne chez Leclerc des chansons plus philosophiques et plus libertaires comme &laquo;Dieu qui dort&raquo;, &laquo;Bon voyage dans la lune&raquo;, &laquo;Grand-papa pan pan pan&raquo;, des chansons m&eacute;lodiquement belles, comme &laquo;les Algues&raquo; ou &laquo;Y a des amours&raquo;, ou tout simplement des chansons de l&rsquo;ordinaire des jours et des saisons (&laquo;Sur la corde &agrave; linge&raquo;, &laquo;Passage de l&rsquo;outarde&raquo;), marqu&eacute;es par le m&eacute;tier qu&rsquo;il pratique de sa belle voix et qu&rsquo;une orchestration habille d&eacute;sormais somptueusement. On per&ccedil;oit aussi chez le po&egrave;te faiseur de chansons l&rsquo;influence tzigane qui fait la trame de sa musique et de sa vision du monde (&laquo;La vie, l&rsquo;amour, la mort&raquo;, &laquo;Tzigane&raquo;). Ceux qui ont essay&eacute; de chanter du Leclerc savent la grande difficult&eacute; qu&rsquo;il y a &agrave; interpr&eacute;ter ses chansons selon la rythmique qui est la sienne, d&eacute;couvrant ainsi le grand art dont est marqu&eacute; son talent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Faisant carri&egrave;re depuis vingt cinq ans en France et vivant gr&acirc;ce aux droits d&rsquo;auteur qu&rsquo;il y re&ccedil;oit, F&eacute;lix Leclerc y fait pour ainsi dire ses adieux en d&eacute;cembre 1975 avec son spectacle &laquo;Merci la France&raquo; au Th&eacute;&acirc;tre Montparnasse. La quarantaine de chansons de la d&eacute;cennie 1970, ses derni&egrave;res, &#8211; car chanter en public lui est toujours un effort &ndash; sont influenc&eacute;es davantage par l&rsquo;actualit&eacute; politique et sociale de son pays. Ce F&eacute;lix que les Fran&ccedil;ais connaissent moins a pris parti pour l&rsquo;ind&eacute;pendance du Qu&eacute;bec. Comme le manifeste bien sa chanson-ressort &laquo;l&rsquo;Alouette en col&egrave;re&raquo;, il n&rsquo;a pas accept&eacute; que des soldats de l&rsquo;arm&eacute;e canadienne qui occupe le Qu&eacute;bec en octobre 1970 lui demandent ses papiers pour entrer dans l&rsquo;&icirc;le d&rsquo;Orl&eacute;ans o&ugrave; il vit. C&rsquo;est le coup de fouet d&rsquo;une deuxi&egrave;me naissance ! Ses trois derniers microsillons (1972, 1975 et 1978), o&ugrave; il reste le po&egrave;te &agrave; la vision aigu&euml; (&laquo;Comme une b&ecirc;te&raquo;), comprennent des chansons comme &laquo;l&rsquo;Encan&raquo;, &laquo;le Chant d&rsquo;un patriote&raquo; mais aussi cette magnifique chanson cath&eacute;drale et hommage &agrave; la France, &laquo;le Tour de l&rsquo;&Icirc;le&raquo;. Certains &eacute;ditorialistes ne reconna&icirc;tront pas en ce Leclerc le po&egrave;te d&rsquo;hier faute d&rsquo;avoir &eacute;cout&eacute; une chanson aussi universelle et pourtant tellement enracin&eacute;e comme &laquo;l&rsquo;Anc&ecirc;tre&raquo;, chanson anthropologique qui rejoint la po&eacute;sie d&rsquo;un Gaston Miron. Ce Leclerc, anc&ecirc;tre, a fait &eacute;cole ; les &laquo;bo&icirc;tes &agrave; chansons&raquo; se sont multipli&eacute;es ; ce sont des dizaines de po&egrave;tes sonoris&eacute;s que chaque d&eacute;cennie voit na&icirc;tre apr&egrave;s 1960 comme autant de professeurs de po&eacute;sie ! Plusieurs d&rsquo;entre elles et eux auront m&ecirc;me droit &agrave; un &laquo;F&eacute;lix&raquo;, un Prix cr&eacute;&eacute; pour la chanson par l&rsquo;ADISQ en 1979 et d&eacute;cern&eacute; annuellement dans l&rsquo;aura du grand po&egrave;te.<\/p>\n<p><b>Cl&eacute;mence DesRochers, chantre de l&rsquo;&eacute;t&eacute;<\/b>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mise &agrave; part la Bolduc, les femmes des origines de la chanson qu&eacute;b&eacute;coise sont surtout interpr&egrave;tes, s&rsquo;imposant comme auteures surtout apr&egrave;s 1970. Toutefois, Cl&eacute;mence DesRochers fait exception en formant avec d&rsquo;autres le groupe des &laquo;Bozos&raquo; (1958). Cette association de chansonniers &agrave; partir de la bo&icirc;te &agrave; chanson Chez Bozo regroupe deux anciens comme Raymond L&eacute;vesque et Jacques Blanchet ainsi que de jeunes talents qui vont s&rsquo;imposer comme Jean-Pierre Ferland, Claude L&eacute;veill&eacute;e, Herv&eacute; Brousseau et Cl&eacute;mence DesRochers. Tous ces jeunes vont marquer la d&eacute;cennie qui va suivre auxquels s&rsquo;ajoutent Claude Dubois, Claude Gauthier, Pierre Calv&eacute;, Pierre L&eacute;tourneau, Tex Lecor, Jean-Paul Filion, entre plusieurs autres, et bien s&ucirc;r, Gilles Vigneault. C&rsquo;est toute une fraternit&eacute; de po&egrave;tes chantants ! Au fil des ann&eacute;es et apr&egrave;s avoir travaill&eacute; en collectif pour monter des spectacles, Cl&eacute;mence DesRochers va faire carri&egrave;re solo. Elle fait alterner monologues tragi-comiques et des chansons &eacute;mouvantes que ses contemporains seront longs &agrave; vraiment d&eacute;couvrir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p align=\"justify\">La chanson de Cl&eacute;mence DesRochers rejoint le monde intimiste du micro-espace. La chansonni&egrave;re chante de mani&egrave;re privil&eacute;gi&eacute;e l&#8217;univers du cercle familial dans un d&eacute;cor pr&eacute;cis. &laquo;La chaloupe Verch&egrave;res&raquo; illustre &agrave; merveille ces atmosph&egrave;res ovif&egrave;res, la remont&eacute;e mythique de la rivi&egrave;re Saint-Fran&ccedil;ois estrienne, image enfantine de la force gargantuesque du p&egrave;re-rameur, &eacute;cho sonore de la m&egrave;re chanteuse, vie engag&eacute;e contre le courant, vers un lieu o&ugrave; l&#8217;herbe est plus verte, l&#8217;eau plus claire, quasi mythique. &Eacute;clate en cette chanson la blessure du soleil, &laquo;l&rsquo;&eacute;t&eacute; br&ucirc;lant&raquo;,<i> <\/i>le souvenir d&#8217;avoir fr&ocirc;l&eacute; le bonheur, la d&eacute;multiplication des ann&eacute;es d&#8217;enfance, &laquo;les &eacute;t&eacute;s fous&raquo;<i> <\/i>(&laquo;L&#8217;&eacute;t&eacute; br&ucirc;lant, les &eacute;t&eacute;s fous&raquo;), &eacute;vocation de l&rsquo;enfance au soleil reprise autrement dans &laquo;le doux vent d&rsquo;&eacute;t&eacute;&raquo;, ou dans &laquo;le lac en septembre&raquo;. Ne reste plus d&egrave;s lors, dans l&#8217;univers de la chansonni&egrave;re, qu&#8217;une saison: l&#8217;&eacute;t&eacute;. Chaque retour de cette saison participe &agrave; l&#8217;enfance, &agrave; l&#8217;espace scell&eacute; de la m&eacute;moire, &agrave; l&#8217;extase de la vie donn&eacute;e &agrave; profusion: &laquo;On a eu un bien bel &eacute;t&eacute;&raquo; rechantera &laquo;les m&ucirc;res m&ucirc;res&raquo;, l&#8217;ancienne harmonie fragile, le passage &eacute;ph&eacute;m&egrave;re des oiseaux<span style=\"color: #000000;\">.<\/span><\/p>\n<p align=\"justify\">&nbsp;<\/p>\n<p>La structure de l&#8217;espace et du temps de l&#8217;univers cl&eacute;mentien s&#8217;en trouve influenc&eacute;e. L&#8217;hiver glace le c&oelig;ur, fatigue, s&eacute;pare, assoit comme dans &laquo;&Ccedil;a sent l&#8217;printemps&raquo;, rue Dorchester. L&#8217;&eacute;t&eacute;, au contraire, reprend possession du jardin, regarde &laquo;pousser les fleurs&raquo;<i> <\/i>dans l&#8217;ancienne terre d&eacute;sert&eacute;e : &laquo;Si tu veux attendre avec moi &deg; Que les oiseaux reviennent &deg; Si tu veux souffrir ces semaines &deg; De silence et de froid&raquo;<i> <\/i>(&laquo;Cet &eacute;t&eacute;, je ferai un jardin&raquo;). L&#8217;hiver ainsi v&eacute;cu, comme un orphelinage, prive le c&oelig;ur de l&#8217;amour, totalement retrouv&eacute; en &eacute;t&eacute;, celui qui fait que &laquo;La ville est redevenue plus belle &deg; Les jours sont chauds, les soirs plus longs&raquo;<i> <\/i>(&laquo;Quelques jours encor&raquo;).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cette peur du changement de temporalit&eacute;, de l&#8217;espace diurne au nocturne, de la chaleur ut&eacute;rine du jardin &agrave; l&rsquo;ailleurs, de l&#8217;espace enclos &agrave; l&#8217;aventure, fait peur &agrave; l&#8217;enfant qui va cesser de vivre l&#8217;&eacute;ternit&eacute; de l&#8217;innocence. La chansonni&egrave;re le sent bien qui pr&ecirc;te &agrave; la m&egrave;re, dans une sorte de vision invers&eacute;e, ces paroles: &laquo;Partez mes enfants, partez! &deg; Malgr&eacute; le vide qui me d&eacute;sarme &deg;(&#8230;) Trop de souvenirs nous encha&icirc;nent! &deg; Je n&#8217;aime pas briser mes liens&raquo;<i> <\/i>(&laquo;O&ugrave; sont les enfants?&raquo;). Le micro-espace estrien de Cl&eacute;mence pourrait bien ressembler, autrement, au monde immobile de Gilles Vigneault, lui, un monde fig&eacute; dans l&rsquo;hiver historique, elle, dans l&#8217;instantan&eacute; de l&#8217;enfance: &laquo;J&rsquo; entends les cloches &agrave; Saint-Beno&icirc;t &deg; Un bateau flotte sur l&#8217;eau claire &deg; Entour&eacute;e d&#8217;arbres centenaires &deg; Voici ma vieille maison en bois &deg; Mes parents passaient par ici &deg;Avec leur cheval Capitaine &deg; Quand ils couraient la pr&eacute;tentaine &deg; De Rock For est &agrave; Saint-Elie&raquo; (&laquo;C&#8217;est toujours la m&ecirc;me chanson&raquo;).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La longue complicit&eacute; de Cl&eacute;mence DesRochers avec son public se traduit alors par une question: &laquo; Veux-tu encore de ce jardin plut&ocirc;t &eacute;troit &deg; De ce domaine o&ugrave; je t&rsquo;am&egrave;ne &deg;C&#8217;est toujours le m&ecirc;me po&egrave;me &deg; Que tu re&ccedil;ois&raquo;<i> <\/i>(&laquo;C&#8217;est toujours la m&ecirc;me chanson&raquo;). La question <i>pro forma <\/i>reste sans r&eacute;ponse puisqu&#8217;il y a connivence entre une femme qui se chante et un public longtemps restreint. Ce public fid&egrave;le conna&icirc;t, comme son monde &agrave; lui, papa Miller (&laquo;Full day of m&eacute;lancolie&raquo;), maman Miller, qui &eacute;tait si belle (&laquo;Vous &eacute;tiez si belle&raquo;), les demoiselles C&eacute;leste et &laquo;la Vie d&rsquo;factrie&raquo;, les &laquo;Deux vieilles&raquo; qui rient &laquo;L&#8217;&eacute;t&eacute;, quand il fait beau soleil&raquo;<i> <\/i>et qui &#8212; n&#8217;est-ce pas l&#8217;&eacute;t&eacute;? &#8212; vont avoir moins peur de la mort. Le p&egrave;re et po&egrave;te Alfred DesRochers reste un peu leur p&egrave;re. Le lien qui le lie &agrave; sa fille, son plus beau po&egrave;me, lie ce public devenu &laquo;bons amis&raquo;<i> <\/i>&agrave; &laquo;L&#8217;homme de [sa] vie&raquo;. Tous retrouveront le monde en-all&eacute; des &laquo;chansons anciennes et lentes&raquo; qu&rsquo;il chante &agrave; la brunante<i>. <\/i>Ce partage des m&ecirc;mes chansons, celles de Cl&eacute;mence, celles de la tradition orale, les po&egrave;mes du p&egrave;re &agrave; la Rose en-all&eacute;e, (&laquo;Avec les mots d&#8217;Alfred, une chanson pour Rose &deg; Ma m&egrave;re mon amie et parfois mon enfant&raquo;)<i> <\/i>les souderont tous dans le m&ecirc;me micro-espace et la m&ecirc;me macro-m&eacute;moire. Macro-m&eacute;moire si, et c&#8217;est peut-&ecirc;tre l&agrave; une lumi&egrave;re jet&eacute;e sur ce qui rattache une chansonni&egrave;re et un public, dans la mesure o&ugrave; la maison de l&#8217;Estrie reste une typologie de la maison &laquo;vieille&raquo;, &laquo;Entour&eacute;e d&#8217;arbres centenaires&raquo;<i>, <\/i>pr&egrave;s de laquelle tournent les &laquo;chevaux de labour&raquo;<i> <\/i>(&laquo;Full day of m&eacute;lancolie&raquo;) qui rappellent aussi &laquo;Celui-l&agrave; de jadis dans les labours de fond &deg; Qui avait l&#8217;oreille dress&eacute;e &agrave; se saisir r&eacute;el&raquo;<i> <\/i>( &laquo;Dans les lointains&raquo;, Gaston Miron).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un titre comme &laquo;Enqu&ecirc;te&raquo;, une chanson bien connue des fans, signale une remont&eacute;e vers l&#8217;univers des signes et des rep&egrave;res. On ne sait plus trop bien si la qu&ecirc;te du sens concerne la vie estrienne de la chansonni&egrave;re &#8212; &laquo;le vieux chien Bijou&raquo;,<i> <\/i>le jeu de cachette dans le foin, la &laquo;vieille poup&eacute;e &eacute;cossaise&raquo; &#8212;<i> <\/i>ou la vie traditionnelle qu&eacute;b&eacute;coise tout simplement. Cet aller-retour de l&#8217;auteure se termine sur une m&eacute;tamorphose de celle-ci en personnage quasi s&eacute;culaire: &laquo;Comment allez-vous depuis mon d&eacute;part &deg; J&#8217;ai chang&eacute; vos noms en images&deg; Vous &ecirc;tes partis j&#8217;y reviens encor &deg; Ne me demandez plus mon &acirc;ge&raquo;<i> <\/i>(&laquo;Enqu&ecirc;te&raquo;)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&#8217;a-t-on not&eacute; d&#8217;ailleurs, la version musicale de J.-M. Cloutier pour cette chanson est introduite par le timbre de la comptine &laquo;J&#8217;ai un beau ch&acirc;teau&raquo;, marquant ainsi la pr&eacute;carit&eacute; d&#8217;un univers menac&eacute; d&#8217;abolition. Est-ce pour cela que Cl&eacute;mence DesRochers, dans son disque <i>Chansons des retrouvailles, <\/i>affirmera &laquo;C&#8217;est toujours la m&ecirc;me chanson que je chante&#8230;&raquo;<i>, <\/i>qu&#8217;elle entendra &laquo;toujours les m&ecirc;mes voix&raquo;,<i> <\/i>hant&eacute;e par &laquo;la m&ecirc;me maison&raquo;.<i> <\/i>Ces retrouvailles d&#8217;une chanson de l&#8217;apr&egrave;s r&eacute;f&eacute;rendum (celui de 1980) sont aussi celles du micro-espace, le retour au refuge. L&agrave; encore, l&#8217;indication musicale de Marc Larochelle est significative: le couplet &laquo;Je t&#8217;en ai parl&eacute; tant de fois&raquo; de la chanson<i> <\/i>reprend le phras&eacute; sonore de &laquo;Sur les quais du vieux Paris&raquo; et la pr&eacute;sence de l&#8217;accord&eacute;on-musette qui suit ne fait que renforcer le rattachement de la chansonni&egrave;re &agrave; la tradition culturelle fran&ccedil;aise, en ce sens o&ugrave; nous sommes de langue fran&ccedil;aise, tenant feu et lieu en Am&eacute;rique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans la po&eacute;tique de Cl&eacute;mence DesRochers, re&ccedil;ue surtout comme monologuiste comique, ce micro-espace familial symbolique trouve sa fin tragique dans sa puissante chanson du &laquo;G&eacute;ant&raquo;, renouvel&eacute;e avec l&#8217;interpr&eacute;tation &eacute;mouvante de Ren&eacute;e Claude. C&#8217;est la brisure compl&egrave;te du monde familial, &laquo;le vendredi de ce temps-l&agrave;&raquo;,<i> <\/i>avec la mort de la m&egrave;re, en 1964. C&#8217;est le temps qui reprend ses droits, obture le paradis ancien, avance comme une mar&eacute;e imp&eacute;rieuse et implacable. &Agrave; cet &eacute;gard, il faut souligner la modernit&eacute; troublante du refrain, (&laquo;Le g&eacute;ant&raquo;) qui, dans sa prose allong&eacute;e, marque bien musicalement l&#8217;envahissement du &laquo;Jardin d&#8217;antan&raquo; (po&egrave;me tr&egrave;s significatif de Nelligan) de l&rsquo;enfance cl&eacute;mentienne. Implacablement, oui, dans cet univers, montent le temps et les versets de ce refrain du &laquo;g&eacute;ant&raquo;<i> <\/i>noy&eacute; par la mar&eacute;e : &laquo;Et pendant ce temps &deg; Y avait un g&eacute;ant &deg; Qui marchait lentement vers nous &deg; On ne s&#8217;en doutait pas du tout &deg; On n&#8217;entendait pas son pas &deg; Sournois &deg; Comme le vent noircit le bois &deg; Sans qu&#8217;on le voit &deg; Et pendant ce temps &deg; Y avait un g&eacute;ant&raquo;.<\/p>\n<p>Ce point d&#8217;orgue sur la po&eacute;tique de Cl&eacute;mence DesRochers &#8212; on aurait pu tout aussi bien prendre celle de Claude L&eacute;veill&eacute;e &#8212; illustre assez, d&#8217;une part, la qu&ecirc;te de la premi&egrave;re chanson &laquo;canadienne-fran&ccedil;aise&raquo; encore rattach&eacute;e, malgr&eacute; le &laquo;D&eacute;sormais&raquo; de Paul Sauv&eacute; et le &laquo;il faut que &ccedil;a change&raquo; des lib&eacute;raux, aux rives (et mirages) du pass&eacute; que Robert &Eacute;lie ou Anne H&eacute;bert ont appel&eacute;s les &laquo;songes&raquo;. Mais, par ailleurs, cette po&eacute;sie sonoris&eacute;e est aussi offerte aux destinataires comme la &laquo;solitude rompue&raquo; dont parle la po&egrave;te Anne H&eacute;bert. Po&eacute;sie pr&eacute;sent&eacute;e comme le partage de la parole et le fondement de nouveaux liens. Qui se font en chantant, c&rsquo;est &ccedil;a la beaut&eacute; de la chose !<\/p>\n<p><b>Gilles Vigneault, chantre de l&rsquo;hiver.<\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&Eacute;trange troubadour que Gilles Vigneault, n&eacute; sur la basse-c&ocirc;te nord o&ugrave; la route ne se rend pas, &eacute;tudiant &agrave; Rimouski puis &agrave; Qu&eacute;bec o&ugrave; il enseigne un peu et chante, et qui sera le ma&icirc;tre de po&eacute;sie de plusieurs g&eacute;n&eacute;rations de Qu&eacute;b&eacute;cois. C&rsquo;est comme si en s&rsquo;amenant chanter le pays de Natashquan, il venait rappeler aux urbains et aux r&eacute;gions domestiqu&eacute;es, qu&rsquo;en retard sur le progr&egrave;s, il est en avance ! Le premier, il sort des Bo&icirc;tes &agrave; chansons et de leur vie ut&eacute;rine et affronte un grand public &agrave; la Com&eacute;die canadienne de Montr&eacute;al. Le p&eacute;ril y est double, de singulier &agrave; pluriel, de po&egrave;te instruit chantant pour des urbains colonis&eacute;s et menac&eacute;s d&rsquo;assimilation. Un long monologue intitul&eacute; &laquo;les Menteries&raquo;, selon une tradition ancienne, en dit assez long sur la symbiose qui s&rsquo;op&egrave;re entre lui et son public qui n&rsquo;en revient pas de le voir giguer comme un fi-follet et qui crie bravo quand il &eacute;voque la possibilit&eacute; de &laquo;faire pousser des oranges dans le jardin de ma tante Emma&raquo; ! Ces spectateurs de la R&eacute;volution tranquille donnent &agrave; ses mots et &agrave; ses chansons une port&eacute;e outrepassant la po&eacute;sie et applaudissent les personnages gargantuesques de &laquo;Jos Montferrand&raquo;, &laquo;John D&eacute;bardeur&raquo;, &laquo;Jean-du-Sud&raquo;, &laquo;Jos H&eacute;bert&raquo; et &laquo;Jack Monoloy&raquo;. Vigneault appara&icirc;t comme celui qui vient rappeler &agrave; Montr&eacute;al &laquo;monnay&eacute; et en maudit&raquo;<i> (Le cass&eacute; <\/i>de Jacques Renaud), le pays de ses origines, son ancien mordant, ses grands espaces fous. Re&ccedil;u comme un rassembleur, il est en fait une sorte de po&egrave;te m&eacute;di&eacute;val qui chante un paradis perdu, le &laquo;temps rond&raquo;<i> <\/i>(&laquo;Les hirondelles&raquo;). C&#8217;est pour chanter cela qu&#8217;il a quitt&eacute; son Natashquan : &laquo;J ai fait cinq cents milles &deg; Par les airs et par les eaux &deg; Pour vous dire que le monde &deg; A commenc&eacute; par une sorte de tam ti delam&raquo; (&laquo;Tam ti delam&raquo;).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On l&#8217;accueille d&#8217;embl&eacute;e, on l&rsquo;acclame, il passe la rampe, il est re&ccedil;u dans les milieux les plus humbles pour sa po&eacute;sie. &Agrave; la ville, il redit les origines; &agrave; la campagne, la permanence. Il chante &laquo;Fer et titane&raquo; &agrave; une petite nation jadis frileuse qui se d&eacute;couvre une &eacute;conomie, mais il n&#8217;est pas s&ucirc;r que l&#8217;on per&ccedil;oive alors sa critique qu&rsquo;il fait du progr&egrave;s sauvage en cours : &laquo;Pas le temps de sauver les sapins &deg; Les tracteurs vont passer demain &deg; Des animaux vont p&eacute;rir &deg; On n&#8217;a plus le temps de s&#8217;attendrir &deg; L&#8217;avion le train l&#8217;auto &deg; Les coll&egrave;ges les h&ocirc;pitaux &deg; Et de nouvelles maisons &deg; Le progr&egrave;s seul a raison &deg; &Agrave; la place d&#8217;un village &deg; Une ville et sa banlieue &deg; Dix religions vingt langages &deg; Les petits vieux silencieux &deg; Puis regarde-moi bien dans les yeux &deg; Tout ce monde &agrave; rendre heureux&raquo;. En fin p&eacute;dagogue, Vigneault invite aussi les gens &agrave; chanter, &laquo;Qu&rsquo;il est difficile d&rsquo;aimer&raquo;, &laquo;Gens du pays&raquo;&hellip;, le r&eacute;cital devenant pro-actif.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&laquo;La danse &agrave; Saint-Dilon&raquo; soul&egrave;ve l&#8217;enthousiasme, on en redemande toujours en voyant ce grand escogriffe qui gigue avec des airs de mouette. Ce public de la R&eacute;volution tranquille n&#8217;a pas not&eacute; non plus dans cette chanson endiabl&eacute;e la peine de Th&eacute;r&egrave;se qui &laquo;s&#8217;ennuie de Jean-Louis, son amour et son ami&raquo;,<i> <\/i>ni celle de Charlie qui &laquo;s&#8217;est fait mettre en pacage &deg; Par moins fin mais plus beau que lui&raquo;<i>. <\/i>Et quand le po&egrave;te chante son pays, c&#8217;est d&#8217;abord et avant tout son village, ce &laquo;Natashquan&raquo; que Gilbert B&eacute;caud va mettre en musique, ce lieu presque moyen&acirc;geux o&ugrave; le vent s&#8217;appelle Fanfan, la neige, Marie-Ange, le soleil, Gaillard, la pluie, Dameline (&laquo;Le temps qu&#8217;il fait sur mon pays&raquo;). &Agrave; un monde nouveau qui ferraille, trime, change et se lib&egrave;re, Gilles Vigneault affirme la p&eacute;rennit&eacute; des choses et leur constante &eacute;vanescence. Ainsi, sa chanson &laquo;C&#8217;est le temps&raquo; d&#8217;&eacute;couter la mar&eacute;e, les oiseaux &laquo;Tant qu&#8217;il reste de l&#8217;air dans l&#8217;air &deg; Tant qu&#8217;il reste de l&#8217;eau dans l&#8217;eau<i>&raquo; <\/i>ne prendra vraiment son sens pour le destinataire que lorsque l&#8217;&eacute;cologie sera devenue une pr&eacute;occupation (ou une mode).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En fait, Gilles Vigneault, il faut le dire, sait tromper son monde. Il n&#8217;est pas s&ucirc;r que l&#8217;on per&ccedil;oive l&#8217;homme hant&eacute; par le passage de la vie sous l&#8217;allure de ce gai luron. D&#8217;ailleurs, le violon de Gaston Rochon, indissociable de sa premi&egrave;re mani&egrave;re, fait souvent oublier la m&eacute;lancolie de beaucoup de ses chansons. &laquo;Tout l&#8217;monde est malheureux&raquo; se chante sur un rythme enthousiaste. Et les chansons des spectacles font alterner la r&ecirc;verie des chansons &agrave; couplets seulement (&laquo;Quand vous mourrez de nos amours&raquo;, &laquo;Ballade de l&#8217;&eacute;t&eacute;&raquo;, &laquo;Petite gloire pauvre fortune&raquo;) et la r&ecirc;verie des chansons &agrave; refrains (&laquo;L&#8217;air du voyageur&raquo;, &laquo;Les corbeaux&raquo;). Aussi, n&#8217;est-il pas &eacute;tonnant que le po&egrave;te dans sa chanson si simple mais tr&egrave;s profonde, &laquo;Les gens de mon pays&raquo;, avoue: &laquo;Je vous entends r&ecirc;ver&raquo;.<i> <\/i>La version musicale de Pierre di Pasquale <i>(Au doux <\/i><i>milieu de nous, <\/i>le Gilles Vigneault de Fabienne Thibault) a su rendre la prise en charge collective de cette chanson qui va des &laquo;Douces voix attendries &deg; Des amours de village&raquo;<i> <\/i>&agrave; la d&eacute;b&acirc;cle d&#8217;un pays redevenu lieu de libert&eacute;, &eacute;voqu&eacute;e par la rentr&eacute;e de l&#8217;orgue dans la derni&egrave;re strophe. Cette chanson, d&#8217;ailleurs, constitue une v&eacute;ritable po&eacute;tique, hommage aux siens : &laquo;II n&#8217;est coin de la terre &deg; O&ugrave; je ne vous entende &deg; II n&#8217;est coin de ma vie &deg; &Agrave; l&#8217;abri de vos bruits&raquo;<i>. <\/i>Mais notons-le aussi, ces bruits sont essentiellement ruraux et maritimes (4<sup>e<\/sup> couplet).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans un monde qui change et vite, l&#8217;univers de Vigneault reste <i>&laquo;Le voyage immobile&raquo;<\/i> (titre de photographies de Birgit sur Natashquan)<i> <\/i>qui l&#8217;emporte sur tout, celui d&#8217;un recoin de pays o&ugrave; &laquo;Quatre maisons font un village&raquo;,<i> <\/i>dans &laquo;un si&egrave;cle sans &acirc;ge&raquo;<i> <\/i>(&laquo;Le temps qu&#8217;il fait sur mon pays&raquo;). Re&ccedil;u comme un po&egrave;te du pays qu&eacute;b&eacute;cois, Vigneault l&#8217;est avant tout du sien, Natashquan, dans la co&iuml;ncidence du n&ocirc;tre. Il est avant toutes choses le po&egrave;te des vieux mots (&laquo;Avec les vieux mots&raquo;), l&#8217;amant du langage qui tente de dire l&#8217;angoisse de l&#8217;homme. Avec les &laquo;Coffres d&#8217;automne&raquo; et &laquo;L&#8217;homme&raquo;, le po&egrave;te humaniste parle surtout et essentiellement de la fuite du temps, le th&egrave;me le plus fr&eacute;quent&eacute; de la po&eacute;sie lyrique et qui le fait rester seul. Il cherche dans le vaste horizon &laquo;Un lac, un arbre, une maison &deg; Pour [lui] rappeler les visages &deg; Du temps des anciennes saisons&raquo;<i> <\/i>(&laquo;Petite gloire pauvre fortune&raquo;). Sa chanson, avec sa musique &eacute;vocatrice du vent qui tremble, &#8212; et il faut saluer Gaston Rochon qui l&#8217;a si bien rendu comme un po&egrave;te de l&#8217;espace &#8212; rejoint ses contemporains qui finiront malgr&eacute; tout par l&#8217;oublier, l&#8217;air de rien, dans leur m&eacute;moire intermittente. Pendant toute la d&eacute;cennie qui suit le r&eacute;f&eacute;rendum de 1980, c&#8217;est la France, dure &agrave; conqu&eacute;rir mais fid&egrave;le, qui le recevra comme un po&egrave;te sonoris&eacute; majeur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Vigneault lui-m&ecirc;me l&#8217;avoue: citadin malgr&eacute; lui, il a trouv&eacute; dans la ville son illusion d&#8217;optique. Sa &laquo;Complainte&raquo; de 1968 reste, parmi de si nombreuses, l&#8217;une des belles chansons qui l&#8217;expriment tout entier: &laquo;&Agrave; vous parler de mon village &deg; J&#8217;avais vu la ville &agrave; l&#8217;envers &deg; Une &icirc;le &agrave; tort et &agrave; travers &deg; A plus de ports et plus de plages &deg; Et l&rsquo;eau et l&#8217;air &deg; Et le partage des nuages&raquo;. C&rsquo;est l&rsquo;homme qui &laquo;En voulant tromper (sa) fatigue &deg; L&rsquo;ennui, la peur, la nuit, le froid&raquo; a &laquo;chauss&eacute; d&rsquo;un pied maladroit &deg; Le soulier vivant de la gigue&raquo;, celui-l&agrave;, philosophe et grand seigneur, qui d&eacute;plore la victoire de l&#8217;or, de l&#8217;argent, du plomb faisant &laquo;toujours les m&ecirc;mes trous &deg; Dans les hommes longs &agrave; recoudre&raquo;<i> <\/i>et qui s&#8217;en remet, dans le mythe, &laquo;Entre le serpent et la pomme&raquo;,<i> <\/i>&agrave; ceux qu&#8217;il a tent&eacute; de nommer: &laquo;Mes yeux ferm&eacute;s &deg; Reconna&icirc;tront na&icirc;tre des Hommes&raquo;.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.cfqlmc.org\/pdf\/PubCouleurGuide.pdf\">Pour plus d&#8217;information<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6 align=\"left\"><a title=\"bas\" name=\"bas\"><\/a>*Tir&eacute; de Vues du Qu&eacute;bec, un guide culturel, sous la direction d&rsquo;Aur&eacute;lien Boivin, Chantale Gingras et Steve Laflamme, Qu&eacute;bec, Les Publications Qu&eacute;bec fran&ccedil;ais, 2008, p. 133-138<\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu&rsquo;est-ce qui fait chanter le Qu&eacute;bec ?* &nbsp; par Andr&eacute; Gaulin &nbsp; Un peu comme les Italiens, les Qu&eacute;b&eacute;cois aiment chanter. 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Ce go&ucirc;t du chant,&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[39],"tags":[],"class_list":["post-5891","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-bulletin-n26-septembre-2008"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5891","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5891"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5891\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6866,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5891\/revisions\/6866"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5891"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5891"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5891"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}