{"id":6127,"date":"2009-04-22T23:45:42","date_gmt":"2009-04-23T03:45:42","guid":{"rendered":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/memoire-et-histoire-un-questionnement-a-renouveler-texte-de-lallocution-prononcee-a-aix-en-provence-en-octobre-2008\/"},"modified":"2024-05-14T17:06:19","modified_gmt":"2024-05-14T21:06:19","slug":"memoire-et-histoire-un-questionnement-a-renouveler-texte-de-lallocution-prononcee-a-aix-en-provence-en-octobre-2008","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/memoire-et-histoire-un-questionnement-a-renouveler-texte-de-lallocution-prononcee-a-aix-en-provence-en-octobre-2008\/","title":{"rendered":"M\u00e9moire et histoire : un questionnement \u00e0 renouveler \u2013 texte de l\u2019allocution prononc\u00e9e \u00e0 Aix-en-Provence en octobre 2008"},"content":{"rendered":"<h2 align=\"center\">M&eacute;moire et histoire : un questionnement toujours f&eacute;cond<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5>Patrice Groulx<br \/>D&eacute;partement d&rsquo;histoire<br \/>Universit&eacute; Laval<\/h5>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il existe un ind&eacute;niable &laquo; devoir de m&eacute;moire &raquo; qui nous permet, collectivement, de maintenir des liens f&eacute;conds avec les g&eacute;n&eacute;rations ant&eacute;rieures. Mais la m&eacute;moire peut nous faire d&eacute;faut ou exag&eacute;rer tel ou tel trait du pass&eacute;, et c&rsquo;est &agrave; la science historique de corriger ses travers. Pour explorer ce th&egrave;me, prenons ces trois r&eacute;alit&eacute;s que sont les contresens de la m&eacute;moire de Champlain apparus dans les c&eacute;l&eacute;brations du 400<sup>e<\/sup> anniversaire de la fondation de Qu&eacute;bec, la m&eacute;moire et l&rsquo;oubli qui nichent dans la devise du Qu&eacute;bec, et le concept m&ecirc;me de &laquo; lieu de m&eacute;moire &raquo;.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le fantasme de Champlain<\/strong><\/p>\n<p>Au 400<sup>e<\/sup> anniversaire de la fondation de Qu&eacute;bec sont r&eacute;apparus les vieux questionnements sur l&rsquo;identit&eacute; de Samuel de Champlain. &Eacute;tait-ce un aventurier, un d&eacute;couvreur, un missionnaire, un fondateur ? &Eacute;tait-il catholique ou protestant ? &Eacute;tait-il le seul fondateur ? Questionnements auxquels on devrait ajouter aujourd&rsquo;hui : Champlain n&rsquo;est-il pas aussi un fantasme des gens de pouvoir ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce serait facile &agrave; d&eacute;montrer. La gouverneure g&eacute;n&eacute;rale et le premier ministre du Canada ont d&eacute;clar&eacute; que Champlain &eacute;tait le premier d&rsquo;une lign&eacute;e ininterrompue de gouverneurs menant jusqu&rsquo;&agrave; eux. Il faudrait bien s&rsquo;arr&ecirc;ter &agrave; ce que cela signifie : les gouverneurs sont les repr&eacute;sentants de la souverainet&eacute; royale. Or, cette souverainet&eacute; a chang&eacute; avec la Conqu&ecirc;te, elle est devenue anglaise depuis 1763. M&ecirc;me si la constitution de 1982 a cr&eacute;&eacute; cette fiction qu&rsquo;&Eacute;lisabeth II est, selon la formule consacr&eacute;e, &laquo; la reine du chef du Canada &raquo;, nous avons une reine anglaise. En somme, si vous suivez ce raisonnement, le Fran&ccedil;ais Champlain est le fondateur de la souverainet&eacute; anglaise au Canada&#8230; Un pur fantasme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Comment en est-on arriv&eacute; l&agrave; ? Le vrai Champlain a effectivement jou&eacute; un r&ocirc;le de gouverneur. Or, dans la constitution de l&rsquo;histoire nationale au XIXe si&egrave;cle, les interpr&egrave;tes du pass&eacute; travaillaient tous dans l&rsquo;orbite du pouvoir. C&rsquo;&eacute;taient des &eacute;rudits consciencieux faisant carri&egrave;re dans l&rsquo;appareil judiciaire, &eacute;tatique et cl&eacute;rical. Ils produisirent une histoire tir&eacute;e d&rsquo;une m&eacute;moire qu&rsquo;ils estimaient juste, celle des documents, mais qui collait aussi aux id&eacute;ologies, aux projets et aux justifications des pouvoirs auxquels ils &eacute;taient li&eacute;s. Pour ancrer la l&eacute;gitimit&eacute; de ces pouvoirs dans le pass&eacute;, ils choisirent les meilleurs mod&egrave;les, et Champlain, naturellement, &eacute;tait de ceux-l&agrave;. De fil en aiguille, le fondateur de Qu&eacute;bec est devenu le fondateur des institutions politiques actuelles. L&rsquo;absurdit&eacute; de cette filiation imaginaire devrait sauter aux yeux, mais les fantasmes de la m&eacute;moire ont la vie dure lorsqu&rsquo;ils sont accept&eacute;s comme une v&eacute;rit&eacute; historique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La devise &laquo; Je me souviens &raquo; : Qu&eacute;b&eacute;cois inquiets et Am&eacute;rindiens refoul&eacute;s<\/strong><\/p>\n<p>Soyons quand m&ecirc;me un peu indulgents pour la m&eacute;moire en nous rappelant qu&rsquo;elle a &eacute;t&eacute; longtemps imbriqu&eacute;e &agrave; l&rsquo;histoire. La devise du Qu&eacute;bec illustre bien cette confusion originelle. Dire &laquo; Je me souviens &raquo;, c&rsquo;est de la m&eacute;moire, et non de l&rsquo;histoire. Dans le ph&eacute;nom&egrave;ne du souvenir, on ne se souvient pas de tout un r&eacute;cit national d&rsquo;un seul coup, mais d&rsquo;une ribambelle d&eacute;sordonn&eacute;e d&rsquo;&eacute;v&eacute;nements singuliers ou de personnages qu&rsquo;on raccorde les uns aux autres. Dans son contexte original, sur la fa&ccedil;ade de l&rsquo;H&ocirc;tel du Parlement du Qu&eacute;bec o&ugrave; elle est d&rsquo;abord apparue, la formule &laquo; Je me souviens &raquo; exprime la m&eacute;moire de l&rsquo;Am&eacute;rique fran&ccedil;aise sur le seul lieu de pouvoir un peu cons&eacute;quent de la nation canadienne-fran&ccedil;aise devenue qu&eacute;b&eacute;coise. Elle rappelle l&rsquo;honorabilit&eacute; des origines de cette nation, ainsi que la lutte pour reprendre les pouvoirs perdus &agrave; la Conqu&ecirc;te.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au Qu&eacute;bec, &laquo; Je me souviens &raquo; est devenu la devise nationale. Pourtant, il y a une autre m&eacute;moire que la majorit&eacute; d&rsquo;origine europ&eacute;enne a totalement occult&eacute;e &agrave; l&rsquo;aide de l&rsquo;histoire officielle, celle de son exp&eacute;rience am&eacute;rindienne. &Agrave; l&rsquo;&eacute;chelle des trag&eacute;dies mondiales, l&rsquo;&eacute;radication des autochtones d&rsquo;Am&eacute;rique est une des plus graves. Mais parce qu&rsquo;elle date de longtemps et qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas toujours pris la forme d&rsquo;un crime de masse, on pense qu&rsquo;elle est l&rsquo;effet d&rsquo;une disparition &laquo; naturelle &raquo;, l&rsquo;expression de la dure loi de la lutte pour la vie. Cette opinion commune pouvait se comprendre avant que l&rsquo;histoire ne s&rsquo;&eacute;tablisse comme connaissance scientifique et juste du pass&eacute;, vers le milieu du XIX<sup>e<\/sup> si&egrave;cle. Mais &eacute;crite du seul point de vue des &laquo; civilis&eacute;s &raquo;, l&rsquo;histoire a organis&eacute; l&rsquo;oubli des autochtones et a contribu&eacute; &agrave; perp&eacute;tuer des injustices s&eacute;culaires dont nous ne savons plus comment nous d&eacute;p&ecirc;trer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;actualit&eacute; du lieu de m&eacute;moire<\/strong><\/p>\n<p>Le projet des lieux de m&eacute;moire de Pierre Nora avait &agrave; l&rsquo;origine pour ambition d&rsquo;analyser dans quelles r&eacute;alit&eacute;s tangibles ou immat&eacute;rielles s&rsquo;est form&eacute;e, s&eacute;diment&eacute;e et retransform&eacute;e la m&eacute;moire nationale fran&ccedil;aise afin de mieux saisir sa persistance et ses r&eacute;sonances contemporaines. &laquo; Le lieu de m&eacute;moire suppose, &eacute;crivait-il en 1992, l&rsquo;enfourchement [d&rsquo;une] r&eacute;alit&eacute; tangible et saisissable, parfois mat&eacute;rielle, parfois moins, inscrite dans l&rsquo;espace, le temps, le langage, la tradition, et une r&eacute;alit&eacute; purement symbolique, porteuse d&rsquo;une histoire. [&hellip;] Ce qui compte pour [l&rsquo;historien] n&rsquo;est pas l&rsquo;identification du lieu, mais le d&eacute;pli de ce dont ce lieu est la m&eacute;moire. [&hellip;] Lieu de m&eacute;moire, donc : toute unit&eacute; significative, d&rsquo;ordre mat&eacute;riel ou id&eacute;el, dont la volont&eacute; des hommes ou le travail du temps a fait un &eacute;l&eacute;ment symbolique du patrimoine m&eacute;moriel d&rsquo;une quelconque communaut&eacute;. &raquo;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>D&eacute;fini ainsi, le lieu de m&eacute;moire d&eacute;sacralise le pass&eacute;. Or, c&rsquo;est lorsqu&rsquo;elle est mise &agrave; distance et objectiv&eacute;e par l&rsquo;histoire, puis r&eacute;appropri&eacute;e par les collectivit&eacute;s, que la &laquo; m&eacute;moire lib&egrave;re &raquo;. &Eacute;riger des monuments &eacute;crits ou sculpt&eacute;s aux morts, rendre hommage aux disparus nous permet, soit de nous d&eacute;lier du regret de leur survivre, soit de nous encourager &agrave; d&eacute;passer leur &oelig;uvre sans leur porter ombrage. Une mise en m&eacute;moire raisonn&eacute;e nous permet de nous tourner vers le futur sans renoncer &agrave; ce qui nous constitue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Depuis plusieurs ann&eacute;es, Pierre Nora s&rsquo;inqui&egrave;te, avec raison, de l&rsquo;instrumentalisation de la notion de &laquo; lieu de m&eacute;moire &raquo; dans l&rsquo;espace m&eacute;diatique et politique. Cette heureuse trouvaille a ouvert aux historiens et historiennes de nouveaux territoires d&rsquo;enqu&ecirc;te. Plut&ocirc;t que de l&rsquo;abandonner, il faut en approfondir la port&eacute;e. Cette notion est non seulement un outil d&rsquo;analyse efficace sur les pleins et les vides de la m&eacute;moire, mais un moyen de contrecarrer les mauvais usages de la m&eacute;moire en offrant &agrave; la soci&eacute;t&eacute; le moyen de comprendre la complexit&eacute; de ses origines pour mieux dessiner son avenir. Elle permet d&rsquo;articuler la m&eacute;moire sociale, qui est son objet, au savoir m&eacute;thodique, qui est son moyen, et &agrave; la soci&eacute;t&eacute; en projet, qui est sa vis&eacute;e. Elle suppose &agrave; la fois le maintien d&rsquo;une ferme distinction entre la m&eacute;moire et l&rsquo;histoire, la reconnaissance de leur solidarit&eacute;, et la r&eacute;affirmation du devoir d&rsquo;histoire. Elle permet aussi l&rsquo;interdisciplinarit&eacute;, car elle offre un terme commun &agrave; des branches et &agrave; des acteurs tr&egrave;s divers du savoir. Deux exemples actuels montrent &eacute;loquemment sa pertinence : l&rsquo;ouvrage <em><a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=175:lancement-de-l-ouvrage-sur-les-traces-de-la-nouvelle-france-en-poitou-charentes-et-au-quebec&amp;Itemid=305\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Les traces de la Nouvelle-France au Qu&eacute;bec et au Poitou-Charentes<\/a>, <\/em>et le projet<em> <a href=\"http:\/\/www.francequebec.fr\/livres\/lieux_memoire\/lieux_memoire.htm\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Ces villes et villages de France, berceau de l&rsquo;Am&eacute;rique fran&ccedil;aise<\/a><\/em> lanc&eacute; en collaboration avec l&rsquo;association France-Qu&eacute;bec. Tous deux ont permis de produire, en articulant le travail de dizaines de professionnels et de b&eacute;n&eacute;voles, des monuments &agrave; la fois sensibles et savants aux anc&ecirc;tres de France qui ont fond&eacute; le Qu&eacute;bec.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Vous pouvez <a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=242:memoire-et-histoire-un-questionnement-a-renouveler&amp;Itemid=303\">lire le texte int&eacute;gral !<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M&eacute;moire et histoire : un questionnement toujours f&eacute;cond &nbsp; Patrice GroulxD&eacute;partement d&rsquo;histoireUniversit&eacute; Laval &nbsp; Il existe un ind&eacute;niable &laquo; devoir de m&eacute;moire &raquo; qui nous permet, collectivement, de maintenir des liens f&eacute;conds avec les g&eacute;n&eacute;rations&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[41],"tags":[],"class_list":["post-6127","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-bulletin-n28-mai-2009"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6127","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6127"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6127\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6917,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6127\/revisions\/6917"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6127"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6127"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6127"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}