{"id":6266,"date":"2011-05-23T18:25:50","date_gmt":"2011-05-23T22:25:50","guid":{"rendered":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831\/"},"modified":"2024-05-14T17:06:32","modified_gmt":"2024-05-14T21:06:32","slug":"tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831\/","title":{"rendered":"Tocqueville et Beaumont, deux Fran\u00e7ais au Bas-Canada, 21 ao\u00fbt &#8211; 3 septembre 1831"},"content":{"rendered":"<h2 align=\"center\"><b>Tocqueville et Beaumont, deux Fran&ccedil;ais au Bas-Canada<br \/>21 ao&ucirc;t 3 septembre 1831<\/b><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5>par Jean-Louis Beno&icirc;t,<br \/>agr&eacute;g&eacute; de l&rsquo;Universit&eacute;,<br \/>docteur &egrave;s Lettres,<br \/>professeur des Classes Pr&eacute;paratoires aux Grandes &Eacute;coles<a target=\"_blank\" rel=\"noopener\">*<\/a><\/h5>\n<p>&nbsp;<br \/>Lorsque Tocqueville et Beaumont quitt&egrave;rent la France, en avril 1831, pour un voyage dont le motif officiel &eacute;tait d&rsquo;&eacute;tudier le syst&egrave;me p&eacute;nitentiaire des Etats-Unis, ils n&rsquo;avaient nulle intention de se rendre au Canada. Pour eux, comme pour l&rsquo;opinion commune de leurs compatriotes, les colons fran&ccedil;ais du Qu&eacute;bec avaient d&ucirc; se trouver int&eacute;gr&eacute;s, bien ou mal, au sein de la population anglaise et la vieille souche fran&ccedil;aise avait d&ucirc; sinon dispara&icirc;tre, du moins perdre son identit&eacute;.<\/p>\n<p>Au d&eacute;but de leur s&eacute;jour &agrave; New York, ils se rendirent &agrave; l&rsquo;&eacute;v&ecirc;ch&eacute; o&ugrave; ils rencontr&egrave;rent le grand vicaire, un abb&eacute; irlandais qui avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; en France, John Powers, qui, connaissant leur d&eacute;sir&nbsp; d&rsquo;aller &agrave; D&eacute;troit et de voir les chutes du Niagara, leur conseilla de pousser leur incursion jusqu&rsquo;au Canada o&ugrave; il avait exerc&eacute; son minist&egrave;re, leur expliquant que la population d&rsquo;origine fran&ccedil;aise s&rsquo;&eacute;tait non seulement maintenue mais largement accrue depuis le trait&eacute; de 1763 (&hellip;) et constituait un peuple &agrave; part, fier de son identit&eacute; et de ses origines. Il leur donna &eacute;galement (&hellip;) des lettres de recommandation qui leur permettraient de rencontrer des interlocuteurs pertinents. Ainsi, d&egrave;s le 19 juin, six semaines apr&egrave;s leur arriv&eacute;e aux Etats-Unis, Beaumont et Tocqueville &eacute;taient d&eacute;cid&eacute;s &agrave; se rendre au Bas-Canada pour voir ce qu&rsquo;il &eacute;tait advenu de la Belle Province, l&acirc;chement abandonn&eacute;e.<\/p>\n<p>Les deux jeunes magistrats (&hellip;) tenaient un journal de voyage et adressaient une correspondance suivie &agrave; leurs familles qui nous sont&nbsp; parvenus, m&ecirc;me si nous ne disposons que d&rsquo;une partie du journal de Beaumont. L&rsquo;ensemble des textes ainsi constitu&eacute; pr&eacute;sente donc un grand int&eacute;r&ecirc;t, c&rsquo;est un t&eacute;moignage de premi&egrave;re main de la situation&nbsp; du Bas-Canada &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; les liens et relations avec la patrie originelle &eacute;taient quasi inexistants, &agrave; des rares exceptions pr&egrave;s, en raison, notamment de la volont&eacute; anglaise qui allait jusqu&rsquo;&agrave; refuser l&rsquo;acc&egrave;s du pays &agrave; certains voyageurs.<\/p>\n<p>La publication de l&rsquo;ensemble des textes sera l&rsquo;objet de trois num&eacute;ros successifs de ce bulletin. Le premier sera consacr&eacute; &agrave; la correspondance que Tocqueville adresse aux siens concernant le projet de voyage puis le s&eacute;jour au Bas-Canada&nbsp;; le second aux notes prises par Alexis dans ses carnets de voyage, selon sa pratique habituelle&nbsp;; le troisi&egrave;me aux lettres et extraits du journal de Beaumont.<\/p>\n<p>Les textes de Tocqueville ont d&eacute;j&agrave; fait l&rsquo;objet de plusieurs publications et sont m&ecirc;me accessibles, en ligne, sur internet ainsi que des analyses et commentaires d&rsquo;un grand int&eacute;r&ecirc;t. En revanche, les textes de Beaumont n&rsquo;ont donn&eacute; lieu qu&rsquo;&agrave; une seule &eacute;dition, en tirage limit&eacute; et quasiment inaccessible aujourd&rsquo;hui, d&rsquo;o&ugrave; notre volont&eacute; de les mettre &agrave; la disposition des lecteurs.<\/p>\n<p>Notre propos n&rsquo;est donc pas de refaire ce qui a d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; fait ni de proposer une lecture critique des textes pour envisager, analyser ou commenter l&rsquo;exactitude des jugements, remarques et propos des deux voyageurs, mais de pr&eacute;senter leurs t&eacute;moignages et jugements &agrave; l&rsquo;&eacute;tat brut&nbsp;: ce qu&rsquo;ils ont vu &ndash; ou cru voir &ndash; compris &ndash; ou cru comprendre &ndash; dans un voyage somme toute assez bref, devant une r&eacute;alit&eacute; per&ccedil;ue aussi par le prisme particulier des jugements et remarques de leurs interlocuteurs.<\/p>\n<p>(&hellip;) Le lecteur pourra d&eacute;couvrir ces textes tels qu&rsquo;ils ont &eacute;t&eacute; &eacute;crits, avec leurs forces et leurs faiblesses&nbsp;; il ne s&rsquo;agit donc ici que d&rsquo;une correspondance non destin&eacute;e &agrave; &ecirc;tre publi&eacute;e et de notes &agrave; l&rsquo;&eacute;tat brut, contrairement &agrave; l&rsquo;exp&eacute;rience &eacute;tatsunienne o&ugrave; les m&ecirc;mes &eacute;l&eacute;ments &ndash; par exemple la d&eacute;portation des Indiens Chactas &ndash; ont fait l&rsquo;objet de trois traitements successifs, dans les notes de voyage, la correspondance et la reprise dans le texte de <i>La d&eacute;mocratie en Am&eacute;rique<\/i>. <br \/>Rien de tel ici. <\/p>\n<p><b>Lorsque Tocqueville &eacute;crit &agrave; sa parent&egrave;le&hellip;<\/b><\/p>\n<p>La correspondance de Tocqueville avec sa parent&egrave;le pendant ce voyage est pleine de charme parce qu&rsquo;elle donnait lieu &agrave; un v&eacute;ritable rituel familial, une sorte de c&eacute;r&eacute;monie &eacute;pistolaire&nbsp;: les membres du groupe suivaient sur une carte l&rsquo;itin&eacute;raire des voyageurs. Chaque lettre avait une double destination, individuelle et collective&nbsp;: la lecture &eacute;tait faite pour tout l&rsquo;auditoire, mais son contenu ne&nbsp; s&rsquo;adressait exactement et pr&eacute;cis&eacute;ment qu&rsquo;au destinataire de nouvelles et de remarques particuli&egrave;res qu&rsquo;il &eacute;tait charg&eacute; de retransmettre &agrave; l&rsquo;ensemble du groupe<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>1<\/sup><\/a>&nbsp;: &laquo;&nbsp;<i>Toutes les fois qu&rsquo;une lettre (&hellip;) parvient &agrave; Paris , on convoque le ban et l&rsquo;arri&egrave;re-ban ; tout cela ne fait pas une grande assembl&eacute;e ; mais au moins chacun y a la m&ecirc;me opinion. On&nbsp; lit, non pas tout d&rsquo;un coup, mais tout doucement ; on vous suit sur la carte ; on commente vos d&eacute;marches ; on jouit avec vous des beaux sites que vous d&eacute;crivez<\/i>&nbsp;&raquo;<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>2<\/sup><\/a><\/p>\n<table style=\"margin-left: 10px; margin-bottom: 10px; width: 295px; float: right;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin32\/louise_et_edouard_de_tocqueville.jpg\" alt=\"Louise de Tocqueville et son fils Edouard\" title=\"Louise de Tocqueville et son fils Edouard\" \/> <\/p>\n<h6>Louise de Tocqueville et son fils Edouard<br \/>cr&eacute;dit : Jean-Louis Beno&icirc;t.<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Les lettres qu&rsquo;Alexis adresse &agrave; Louise de Tocqueville r&eacute;v&egrave;lent l&rsquo;attention et l&rsquo;affection qu&rsquo;il portait &agrave; une m&egrave;re fragile et vuln&eacute;rable.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>C&rsquo;est &agrave; elle qu&rsquo;il &eacute;crit la premi&egrave;re et la plus longue lettre de sa correspondance am&eacute;ricaine, &eacute;voquant les soucis mat&eacute;riels, les mille petits &eacute;v&eacute;nements de la vie quotidienne, faisant le r&eacute;cit d&eacute;taill&eacute; de la travers&eacute;e et donnant ses premi&egrave;res impressions du nouveau monde. Elle &eacute;tait la destinataire privil&eacute;gi&eacute;e des impressions de voyage, de ce qui parle aux sens et au c&oelig;ur&nbsp;: les paysages, les for&ecirc;ts am&eacute;ricaines, les chutes du Niagara&nbsp;; les mis&egrave;res des Indiens victimes de la d&eacute;portation g&eacute;nocidaire du pr&eacute;sident Jackson.<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;abb&eacute; Lesueur, Tocqueville &eacute;voque, le 7 septembre 1831, la situation des Canadiens fran&ccedil;ais, leurs coutumes, leur attachement &agrave; leur langue et la force du r&ocirc;le jou&eacute; par le pr&ecirc;tre&nbsp; dans le maintien de leur identit&eacute;&nbsp;; mais le vieux pr&eacute;cepteur &eacute;tait d&eacute;j&agrave; d&eacute;c&eacute;d&eacute; au moment o&ugrave; Alexis &eacute;crivait la lettre<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>3<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>Avec sa belle-s&oelig;ur Emilie, la tonalit&eacute; est diff&eacute;rente et rel&egrave;ve du marivaudage&nbsp;; il est m&ecirc;me parfois plus leste quand il &eacute;voque la virilit&eacute; des Indiens&nbsp;: &laquo;&nbsp;<i>&eacute;tablis comme des cerfs<\/i>&nbsp;&raquo;, voire badin quand il parle des Am&eacute;ricaines (des Etats-Unis) d&eacute;pressives mais fid&egrave;les et consid&egrave;re ironiquement que ceci explique peut-&ecirc;tre cela&nbsp;!<br \/>Avec son p&egrave;re et ses fr&egrave;res, il est davantage question de politique et d&rsquo;institutions.<\/p>\n<p>Les lettres canadiennes figurant ici permettront au lecteur de d&eacute;couvrir une partie du charme et de la diversit&eacute; de cette correspondance&nbsp;: &laquo;&nbsp;<i>Le Canada pique vivement notre curiosit&eacute;. La nation fran&ccedil;aise s&#8217;y est conserv&eacute;e intacte&nbsp;; on y a des m&oelig;urs et on y parle la langue du si&egrave;cle de Louis XIV&#8230;<\/i>&raquo;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>I Lettres de Tocqueville concernant le voyage et le s&eacute;jour au Bas-Canada<\/b><\/p>\n<p>Fragment d&rsquo;une lettre de Tocqueville &agrave; sa m&egrave;re, 19 juin 1831&nbsp;dans laquelle il fait part&nbsp; du projet de voyage au Canada qui n&rsquo;avait pas &eacute;t&eacute; pr&eacute;vu initialement.<\/p>\n<p><i>Nous comptons quitter New York &agrave; la fin du mois. Notre intention &eacute;tait d&#8217;abord d&#8217;aller &agrave; Boston, mais nous avons enti&egrave;rement chang&eacute; de plan. Au lieu de commencer par le Nord, nous allons nous avancer &agrave; l&#8217;Ouest jusqu&#8217;&agrave; une petite ville nomm&eacute;e Auburn, qui se trouve sur la carte un peu plus bas que le lac Ontario. Dans ce lieu se trouve la prison la plus remarquable des &Eacute;tats-Unis. Nous resterons l&agrave; une dizaine de jours, comme &agrave; Sing-Sing, puis nous irons voir la chute du Niagara, qui est tout pr&egrave;s. Nous prendrons le bateau &agrave; vapeur du lac Ontario, qui nous conduira en deux jours &agrave; Qu&eacute;bec. De l&agrave; nous gagnerons tr&egrave;s facilement Boston et reviendrons &agrave; New York. Ce voyage, qui para&icirc;t immense sur la carte, se fait avec une rapidit&eacute; dont rien n&#8217;approche. C&#8217;est le voyage &agrave; la mode dans ce pays-ci, nous le ferons plus lentement parce que nous comptons nous arr&ecirc;ter &agrave; Albany, &agrave; Auburn, &agrave; Montr&eacute;al et &agrave; Qu&eacute;bec. Le Canada pique vivement notre curiosit&eacute;. La nation fran&ccedil;aise s&#8217;y est conserv&eacute;e intacte : on y a les m&oelig;urs et on y parle la langue du si&egrave;cle de Louis XIV. C&#8217;est monsieur Powers, le grand vicaire de New York dont je crois vous avoir parl&eacute;, qui nous a surtout conseill&eacute; ce voyage. Il a habit&eacute; longtemps le Canada et nous a offert des lettres de recommandation pour ce pays-l&agrave;. M. Powers est un homme tr&egrave;s aimable, qui a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; en France et parle le fran&ccedil;ais presque aussi bien que sa langue. Il nous a dit sur les progr&egrave;s que fait le catholicisme dans cette partie du monde des choses tr&egrave;s int&eacute;ressantes que je vous manderai une autre fois quand j&#8217;aurai plus de temps &agrave; moi. C&#8217;est lui en partie qui nous a fait changer notre premier plan, qui consistait &agrave; aller dans l&#8217;Ouest en automne<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>4<\/sup><\/a>.<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Lettre &agrave; son p&egrave;re, le 14 ao&ucirc;t 1831<\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table style=\"margin-right: 10px; margin-bottom: 10px; width: 285px; float: left;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin32\/alexis_de_tocqueville.jpg\" alt=\"Alexis de Tocqueville et son p&egrave;re\" title=\"Alexis de Tocqueville et son p&egrave;re\" \/><\/p>\n<h6>Alexis de Tocqueville et son p&egrave;re<br \/>cr&eacute;dit : Jean-Louis Beno&icirc;t<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Tocqueville et Beaumont modifient leur programme initial&nbsp;; ils ne sont pas encore totalement en territoire canadien, mais &agrave; la fronti&egrave;re, comme l&rsquo;explique Beaumont&nbsp;&agrave; son fr&egrave;re Achille : &laquo;&nbsp;<i>Sainte-Marie a &eacute;t&eacute; fond&eacute;e par les Fran&ccedil;ais de m&ecirc;me que tous les autres &eacute;tablissements europ&eacute;ens qui se trouvent de ce m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute; ; il faut observer que Sainte-Marie est sur la rive gauche du fleuve et que la rive droite [gauche] est celle du Canada qui autrefois appartenait &agrave; la France. Tout le monde &agrave; Sainte-Marie parle fran&ccedil;ais<\/i>&raquo;.<br \/>Les deux voyageurs rencontrent, pour la premi&egrave;re fois des citoyens appartenant &agrave; la vieille souche fran&ccedil;aise.<\/p>\n<div align=\"right\"><i>Sur le lac Huron, 14 ao&ucirc;t 1831.<\/i><\/div>\n<div align=\"right\"><i>&nbsp;<\/i><\/div>\n<p><i>Dans la derni&egrave;re lettre que j&#8217;&eacute;crivais &agrave; la maison, mon cher p&egrave;re, je vous disais que j&#8217;allais partir pour Buffalo, et de l&agrave; me diriger vers Boston par le Canada. C&#8217;&eacute;tait, en effet, notre intention. Mais il &eacute;tait &eacute;crit, &agrave; ce qu&#8217;il para&icirc;t, que nous n&#8217;accomplirions pas nos projets. En allant porter nos lettres &agrave; la poste, nous avons appris qu&#8217;il venait d&#8217;arriver un grand vaisseau &agrave; vapeur, dont la destination &eacute;tait d&#8217;explorer rapidement tous les grands lacs, et de revenir ensuite &agrave; Buffalo&nbsp;: le tout bien commod&eacute;ment et en douze jours. Nous nous laiss&acirc;mes tenter. Au lieu donc de partir le lendemain matin de Buffalo, comme nous le voulions, nous nous sommes embarqu&eacute;s pour le lac Sup&eacute;rieur&nbsp;: c&#8217;est-&agrave;-dire que nous avons ajout&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s quinze cents milles ou cinq cents lieues de France &agrave; notre plan originaire. (&#8230;)<\/i><\/p>\n<p><i>&nbsp;<\/i><\/p>\n<p><i>Nous avons remont&eacute; rapidement le lac Saint-Clair et la rivi&egrave;re du m&ecirc;me nom, et apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;s un jour &agrave; l&#8217;entr&eacute;e du lac Huron par les vents contraires et le manque de bois, nous sommes entr&eacute;s enfin dans cet immense lac, qui ressemble en tout &agrave; la mer, sinon que ses eaux sont d&#8217;une limpidit&eacute; merveilleuse et laissent voir les objets &agrave; trente pieds de leur surface. Nous march&acirc;mes deux jours et une nuit sur le lac Huron, faisant nos trois lieues &agrave; l&#8217;heure et ne pouvant en trouver la fin. Le matin du troisi&egrave;me jour nous d&eacute;couvr&icirc;mes pour la premi&egrave;re fois un lieu habit&eacute; par les blancs. C&#8217;est le Saut Sainte-Marie, situ&eacute; sur la rivi&egrave;re du m&ecirc;me nom, qui joint le lac Sup&eacute;rieur au lac Huron. L&agrave; nous jet&acirc;mes l&#8217;ancre et descend&icirc;mes &agrave; terre. L&#8217;immense &eacute;tendue de c&ocirc;tes que nous venions de parcourir ne pr&eacute;sente pas de points de vue remarquables. Ce sont des plaines couvertes de for&ecirc;ts. L&#8217;ensemble, cependant, produit une impression profonde et durable. Ce lac sans voiles, cette c&ocirc;te qui ne porte encore aucun vestige du passage de l&#8217;homme, cette &eacute;ternelle for&ecirc;t qui la borde: tout cela, je vous assure, n&#8217;est pas seulement grand en po&eacute;sie. C&#8217;est le plus extraordinaire spec&shy;tacle que j&#8217;aie vu dans ma vie. Ces lieux, qui ne forment encore qu&#8217;un immense d&eacute;sert, deviendront un des pays les plus riches et les plus puissants du monde. On peut l&#8217;affirmer sans &ecirc;tre proph&egrave;te. La nature a tout fait ici; une terre fertile, des d&eacute;bou&shy;ch&eacute;s comme il n&#8217;y en a pas d&#8217;autres dans le monde. Rien ne manque que l&#8217;homme civilis&eacute;: et il est &agrave; la porte.<\/i><\/p>\n<p><i>&nbsp;<\/i><\/p>\n<p><i>&nbsp;<\/i><\/p>\n<div align=\"right\"><i>Le 15 ao&ucirc;t<br \/><\/i><\/div>\n<p><i><br \/>Je reviens au Saut Sainte-Marie. En cet endroit, la rivi&egrave;re n&#8217;est plus navigable. Notre vaisseau s&#8217;arr&ecirc;ta: mais non pas nous. Les Indiens ont appris aux Europ&eacute;ens &agrave; faire des canots d&#8217;&eacute;corce, que deux hommes portent sur leurs &eacute;paules. Je rapporte un peu de l&#8217;&eacute;corce avec laquelle ces embarcations sont faites. Vous penserez comme moi que celui qui le premier s&#8217;est embarqu&eacute; l&agrave; dedans &eacute;tait un hardi comp&egrave;re. Les sauva&shy;ges font un canot de cette esp&egrave;ce en cinq jours de temps. C&#8217;est une chose effrayante &agrave; voir qu&#8217;une pareille coquille de noix lanc&eacute;e au milieu des r&eacute;cifs de la rivi&egrave;re Sainte-Marie et descendant les Rapides avec la vitesse d&#8217;une fl&egrave;che. Le fait est cependant qu&#8217;il n&#8217;y a aucun danger, et je m&#8217;y suis trouv&eacute; plus d&#8217;une fois d&eacute;j&agrave; avec des dames, sans que personne t&eacute;moign&acirc;t la moindre crainte. Dans la circonstance actuelle on mit les canots sur le dos des bateliers, et ayant gagn&eacute; le dessus des Rapides, nous lan&ccedil;&acirc;mes nos embarcations et nous nous couch&acirc;mes au fond. Toute la population de Sainte-Marie est fran&ccedil;aise. Ce sont de vieux Fran&ccedil;ais gais et en train comme leurs p&egrave;res et comme nous ne le sommes pas. Tout en conduisant nos canots, ils nous chantaient de vieux airs qui sont presque oubli&eacute;s maintenant chez nous. Nous avons retrouv&eacute; ici le Fran&ccedil;ais d&#8217;il y a un si&egrave;cle, conserv&eacute; comme une momie pour l&#8217;ins&shy;truction de la g&eacute;n&eacute;ration actuelle.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Ayant remont&eacute; pendant pr&egrave;s de trois lieues la rivi&egrave;re Sainte-Marie, nous nous f&icirc;mes descendre sur un promontoire qu&#8217;on nomme le cap aux Ch&ecirc;nes. De l&agrave; nous e&ucirc;mes enfin le spectacle du lac Sup&eacute;rieur, se d&eacute;veloppant &agrave; perte de vue. Il n&#8217;existe encore aucun &eacute;tablissement sur ses rives, et les Rapides emp&ecirc;chent qu&#8217;aucun vaisseau ne l&#8217;ait encore travers&eacute;; ensuite&#8230; Mais si je raconte les choses en d&eacute;tail, je n&#8217;en finirai jamais; il faudrait vous &eacute;crire un volume, et le temps me presse. Apr&egrave;s avoir convers&eacute; longtemps avec les Indiens qui habitent ce lieu, nous rev&icirc;nmes &agrave; notre bateau. De Sainte-Marie nous descend&icirc;mes &agrave; Michillimachinac, &icirc;le situ&eacute;e &agrave; l&#8217;entr&eacute;e du lac Michigan. De l&agrave; nous sommes all&eacute;s &agrave; Green-Bay, qui est &agrave; soixante lieues plus bas dans le lac Michigan. Apr&egrave;s avoir fait quelques excursions dans Fox-River (ou rivi&egrave;re du Renard) et tu&eacute; quelque gibier, nous nous sommes remis en route et nous voici. Je ne crois pas qu&#8217;il existe en France une seule personne qui ait fait le m&ecirc;me voyage. Les Canadiens nous ont assur&eacute; n&#8217;avoir jamais vu de Fran&ccedil;ais. Si je pouvais jamais faire comprendre ce que j&#8217;ai vu et &eacute;prouv&eacute; dans le cours de cette rapide excursion, ce tableau pourrait avoir de l&#8217;int&eacute;r&ecirc;t. J&#8217;ai essay&eacute; de le faire et suis d&eacute;courag&eacute;. Les impressions se succ&egrave;dent trop vite. Je n&#8217;aimerais &agrave; raconter ce que j&#8217;ai vu qu&#8217;au coin du feu&#8230;<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>&nbsp;<\/i><\/p>\n<div align=\"right\"><i>17 ao&ucirc;t.<\/i><\/div>\n<div align=\"right\">&nbsp;<\/div>\n<p><i>J&#8217;arrive &agrave; Buffalo. On m&#8217;assure qu&#8217;il y a encore des chances pour que ma lettre parte pour New York et y arrive &agrave; temps pour le paquebot. Je me h&acirc;te donc de la fermer, mais non sans vous embrasser bien fort.<br \/>Nous sommes bien pr&egrave;s de votre f&ecirc;te, mon cher p&egrave;re. Soyez s&ucirc;r qu&#8217;au moment o&ugrave; on vous la souhaitera, je serai de c&oelig;ur avec vous.<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Lettre &agrave; L&rsquo;abb&eacute; Lesueur, le 7 septembre 1831<\/b><\/p>\n<table style=\"margin-right: 10px; margin-bottom: 10px; width: 320px; float: left;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin32\/chateau_de_tocqueville.jpg\" alt=\"Ch&acirc;teau de Tocqueville\" title=\"Ch&acirc;teau de Tocqueville\" \/><\/p>\n<h6>Ch&acirc;teau de Tocqueville<br \/>cr&eacute;dit : Jean-Louis Beno&icirc;t<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>L&rsquo;abb&eacute; Lesueur, n&eacute; en 1771 ou 1772 avait &eacute;t&eacute; le pr&eacute;cepteur d&rsquo;Herv&eacute; de Tocqueville, p&egrave;re d&rsquo;Alexis, et de ses deux fr&egrave;res a&icirc;n&eacute;s, puis de Tocqueville lui-m&ecirc;me, auquel il vouait un amour quasi paternel. Alexis portait &eacute;galement une tr&egrave;s profonde affection &agrave; ce vieil eccl&eacute;siastique si diff&eacute;rent de lui, maistrien, antir&eacute;volutionnaire,&nbsp; violemment hostile aux lib&eacute;raux qu&rsquo;il vouait aux g&eacute;monies. La suite des lettres de la correspondance am&eacute;ricaine, qui &eacute;voquent le d&eacute;c&egrave;s de l&rsquo;abb&eacute;, en t&eacute;moignent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div align=\"right\"><i>Albany, 7 septembre 1831.<br \/><\/i><\/div>\n<p><i><br \/>Jugez du plaisir que j&#8217;ai &eacute;prouv&eacute; en arrivant ici, mon bon ami, lorsque j&#8217;ai trouv&eacute; un paquet de lettres contenant la correspondance du 20 et du 30 juin. J&#8217;&eacute;tais extr&ecirc;&shy;mement inquiet des affaires publiques et de vous. Les lettres m&#8217;ont appris, en effet, que vous aviez &eacute;t&eacute; tr&egrave;s souffrant et que vous l&#8217;&eacute;tiez encore un peu au d&eacute;part du courrier. Je grille maintenant de lire les lettres du 10 et du 20 juillet. Je sais qu&#8217;elles sont en Am&eacute;rique. Mais on me les a envoy&eacute;es &agrave; Boston, o&ugrave; nous serons dans deux jours. Ce n&#8217;est qu&#8217;arriv&eacute; l&agrave; que je pourrai avoir les bulletins ult&eacute;rieurs de votre sant&eacute;.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Il me tarde bien, je vous assure, de les conna&icirc;tre. Je ne puis vous dire, mon bon ami, quel plaisir j&#8217;&eacute;prouve &agrave; me trouver enfin en communication r&eacute;elle avec vous. Jusqu&#8217;&agrave; pr&eacute;sent il n&#8217;y avait que l&#8217;un de nous deux qui parlait. Nous causons mainte&shy;nant. Tous les d&eacute;tails qu&#8217;on me donne sur la mani&egrave;re dont a &eacute;t&eacute; re&ccedil;ue ma derni&egrave;re lettre me font un plaisir extr&ecirc;me. Donnez-moi toujours beaucoup de particularit&eacute;s; ne craignez pas les petits riens. Ce sont de grandes choses &agrave; deux mille lieues&#8230;<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Nous venons de faire une immense tourn&eacute;e dans l&#8217;ouest et le nord de l&#8217;Am&eacute;rique. La derni&egrave;re quinzaine a &eacute;t&eacute; consacr&eacute;e &agrave; visiter le Canada. Lors de ma pr&eacute;c&eacute;dente lettre, je ne croyais pas faire ce voyage. Le manque de nouvelles politiques nous &eacute;tait devenu si insupportable, que nous comptions gagner Albany en droiture. Heureuse&shy;ment nous avons appris en route des nouvelles de France, et nous avons cru pouvoir disposer encore de huit jours pour descendre le Saint-Laurent, Nous nous f&eacute;licitons beaucoup maintenant d&#8217;avoir entrepris ce voyage. Le pays que nous venons de par&shy;courir est, par lui-m&ecirc;me, tr&egrave;s pittoresque. Le Saint-Laurent est le plus vaste fleuve qui existe au monde. A Qu&eacute;bec il est d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s large: un peu plus bas, il a sept lieues d&#8217;un bord &agrave; l&#8217;autre, et il conserve la m&ecirc;me largeur pendant cinquante lieues encore. Il prend alors quinze, vingt, trente lieues, et se perd enfin dans l&#8217;Oc&eacute;an. C&#8217;est comme qui dirait la Manche roulant dans l&#8217;int&eacute;rieur des terres. Cet immense volume d&#8217;eau n&#8217;a rien du reste qui surprenne, lorsqu&#8217;on songe que le Saint-Laurent sert seul d&#8217;&eacute;coule&shy;ment &agrave; tous les grands lacs, depuis le Sup&eacute;rieur jusqu&#8217;au lac Ontario. Ils se tiennent tous comme une grappe de raisin, et aboutissent enfin &agrave; la vall&eacute;e du Canada.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Mais ce qui nous a int&eacute;ress&eacute;s le plus vivement au Canada, ce sont ses habitants. Je m&#8217;&eacute;tonne que ce pays soit si inconnu en France. Il n&#8217;y a pas six mois, je croyais, com&shy;me tout le monde, que le Canada &eacute;tait devenu compl&egrave;tement anglais. J&#8217;en &eacute;tais toujours rest&eacute; au relev&eacute; de 1763, qui n&#8217;en portait la population fran&ccedil;aise qu&#8217;&agrave; 60,000 personnes. Mais depuis ce temps, le mouvement d&#8217;accroissement a &eacute;t&eacute; l&agrave; aussi rapide qu&#8217;aux &Eacute;tats-Unis, et aujourd&#8217;hui il y a dans la seule province du Bas-Canada 600,000 descendants de Fran&ccedil;ais<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>5<\/sup><\/a>. Je vous r&eacute;ponds qu&#8217;on ne peut leur contester leur origine. Ils sont aussi Fran&ccedil;ais que vous et moi. Ils nous ressemblent m&ecirc;me bien plus que les Am&eacute;ricains des &Eacute;tats-Unis ne ressemblent aux Anglais. Je ne puis vous exprimer quel plaisir nous avons &eacute;prouv&eacute; &agrave; nous retrouver au milieu de cette population. Nous nous sentions comme chez nous, et partout on nous recevait comme des compatriotes, enfants de la vieille France, comme ils l&#8217;appellent. A mon avis, l&#8217;&eacute;pith&egrave;te est mal choisie. La vieille France est au Canada, la nouvelle est chez nous. Nous avons retrouv&eacute; l&agrave;, surtout dans les villages &eacute;loign&eacute;s des villes, les anciennes habitudes, les anciennes m&oelig;urs fran&ccedil;aises. Autour d&#8217;une &eacute;glise, surmont&eacute;e du coq et de la croix fleurdelis&eacute;e, se trouvent group&eacute;es les maisons du village: car le propri&eacute;taire canadien n&#8217;aime point &agrave; s&#8217;isoler sur sa terre comme l&#8217;Anglais ou l&#8217;Am&eacute;ricain des &Eacute;tats-Unis. Ces maisons sont bien b&acirc;ties, solides au dehors, propres et soign&eacute;es au dedans. Le paysan est riche et ne paye pas un denier d&#8217;imp&ocirc;t. L&agrave; se r&eacute;unit quatre fois par jour, autour d&#8217;une table ronde, une famille compos&eacute;e de parents vigoureux et d&#8217;enfants gros et r&eacute;jouis. On chante apr&egrave;s souper quelque vieille chanson fran&ccedil;aise, ou bien on raconte quelque vieille prouesse des premiers Fran&ccedil;ais du Canada; quelques grands coups d&#8217;&eacute;p&eacute;e donn&eacute;s du temps de Montcalm et des guerres avec les Anglais. Le dimanche on joue, on danse apr&egrave;s les offices. Le cur&eacute; lui-m&ecirc;me prend part &agrave; la joie commune tant qu&#8217;elle ne d&eacute;g&eacute;n&egrave;re pas en licence. Il est l&#8217;oracle du lieu, l&#8217;ami, le conseil de la population. Loin d&#8217;&ecirc;tre accus&eacute; ici d&#8217;&ecirc;tre le partisan du pouvoir, les Anglais le traitent de d&eacute;magogue. Le fait est qu&#8217;il est le premier &agrave; r&eacute;sister &agrave; l&#8217;oppres&shy;sion, et le peuple voit en lui son plus constant appui. Aussi les Canadiens sont-ils religieux par principe et par passion politique. Le clerg&eacute; forme l&agrave; la haute classe, non parce que les lois, mais parce que l&#8217;opinion et les m&oelig;urs le placent &agrave; la t&ecirc;te de la soci&eacute;t&eacute;. J&#8217;ai vu plusieurs de ces eccl&eacute;siastiques: et je suis rest&eacute; convaincu que ce sont, en effet, les gens les plus distingu&eacute;s du pays. Ils ressemblent beaucoup &agrave; nos vieux cur&eacute;s fran&ccedil;ais. Ce sont, en g&eacute;n&eacute;ral, des hommes gais, aimables et bien &eacute;lev&eacute;s.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Ne serait-on pas vraiment tent&eacute; de croire que le caract&egrave;re national d&#8217;un peuple d&eacute;pend plus du sang dont il est sorti que des institutions politiques ou de la nature du pays&nbsp;? Voil&agrave; des Fran&ccedil;ais m&ecirc;l&eacute;s depuis quatre-vingts ans &agrave; une population anglaise; soumis aux lois de l&#8217;Angleterre, plus s&eacute;par&eacute;s de la m&egrave;re patrie que s&#8217;ils habitaient aux antipodes. Eh bien&nbsp;! Ce sont encore des Fran&ccedil;ais trait pour trait; non pas seulement les vieux, mais tous, jusqu&#8217;au bambin qui fait tourner sa toupie. Comme nous, ils sont vifs, alertes, intelligents, railleurs, emport&eacute;s, grands parleurs et fort difficiles &agrave; conduire quand leurs passions sont allum&eacute;es. Ils sont guerriers par excellence et aiment le bruit plus que l&#8217;argent. A c&ocirc;t&eacute;, et n&eacute;s comme eux dans le pays, se trouvent des Anglais flegmatiques et logiciens comme aux bords de la Tamise; hommes &agrave; pr&eacute;c&eacute;dents, qui veulent qu&#8217;on &eacute;tablisse la majeure avant de songer &agrave; passer &agrave; la mineure; gens sages qui pensent que la guerre est le plus grand fl&eacute;au de la race humaine, mais qui la feraient cepen&shy;dant aussi bien que d&#8217;autres, parce qu&#8217;ils ont calcul&eacute; qu&#8217;il y a des choses plus difficiles &agrave; supporter que la mort.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Adieu, mon bon ami, je vous aime et vous embrasse du fond de mon c&oelig;ur.<br \/>Il y a dans chaque doctrine religieuse une doctrine politique qui, par affinit&eacute;, lui est jointe.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Ce point est incontestable en ce sens que l&agrave; o&ugrave; rien ne contrarie cette tendance, elle se montre certainement. Mais il ne s&#8217;ensuit pas qu&#8217;on ne puisse s&eacute;parer les doctrines religieuses de tous leurs effets politiques. On a vu au contraire dans presque tous les pays du monde les int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels op&eacute;rer cette s&eacute;paration. Les catholiques au Canada et aux &Eacute;tats-Unis sont invariablement les soutiens du parti d&eacute;mocratique. S&#8217;ensuit-il que le catholicisme porte &agrave; l&#8217;esprit d&eacute;mocratique? Non. Mais ces catholiques-l&agrave; sont pauvres et viennent presque tous d&#8217;un pays o&ugrave; l&#8217;aristo&shy;cratie est protestante.<\/i><\/p>\n<p><b>Lettre &agrave; sa belle-s&oelig;ur Emilie, le 7 septembre 1831<\/b><\/p>\n<div align=\"right\"><i>Albany, ce 7 septembre 1831<br \/><\/i><\/div>\n<p><i>Il est arriv&eacute; depuis que je suis en Am&eacute;rique, ch&egrave;re petite s&oelig;ur, le contraire de ce qui devrait avoir lieu; vous m&#8217;avez &eacute;crit souvent les lettres les plus aimables et les plus amusantes et moi, je ne vous ai encore r&eacute;pondu, je crois, que deux fois depuis mon d&eacute;part de France. Je vous assure de bien bonne foi cependant que ce n&#8217;est pas ma faute si j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; inexact ; notre vie depuis deux mois surtout a &eacute;t&eacute; plus errante qu&rsquo;on ne peut se l&#8217;imaginer. Et puis, tous les dix jours il fallait, bon gr&eacute; mal gr&eacute;, &eacute;crire une longue lettre &agrave; la maison pour donner signe de vie. Je voudrais bien cependant que mon inexactitude ne vous d&eacute;courage&acirc;t pas. Vos lettres me font un plaisir extr&ecirc;me ; elles sont pleines des t&eacute;moignages d&#8217;une amiti&eacute; qui m&#8217;est bien ch&egrave;re et bien pr&eacute;cieuse. Il y a d&rsquo;ailleurs une foule de petits d&eacute;tails de famille que vous seule savez&nbsp; conter.<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table style=\"margin-right: 10px; margin-bottom: 10px; width: 320px; float: left;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin32\/chateau_de_nacqueville.jpg\" alt=\"Ch&acirc;teau de Nacqueville\" title=\"Ch&acirc;teau de Nacqueville\" \/><\/p>\n<h6>Ch&acirc;teau de Nacqueville<\/h6>\n<h6>cr&eacute;dit : Jean-Louis Beno&icirc;t<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p><i>Enfin vous voil&agrave; donc &agrave; Nacqueville<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>6<\/sup><\/a> ; que Dieu en soit lou&eacute; ! Il me grillait de vous savoir &agrave; Paris. On dit cependant que vous aviez fini par vous habituer &agrave; y vivre. Nos parents du moins me mandent que vous &eacute;tiez engraiss&eacute;e et que vous aviez repris toutes vos belles couleurs habituelles. Je pense que tout cela ne va faire que s&#8217;accro&icirc;tre encore dans votre Normandie. Restez-y tant que vous pourrez, ch&egrave;re s&oelig;ur ; c&#8217;est un conseil d&#8217;&eacute;go&iuml;ste que je vous donne l&agrave;, puisque moi-m&ecirc;me je suis absent de Paris et ne perds rien &agrave; votre absence. Croyez cependant que c&#8217;est un bon conseil. Au reste, je vous sais d&eacute;cid&eacute;e &agrave; le suivre, mais votre mari n&#8217;en dit peut-&ecirc;tre pas autant et il se permet quelquefois d&#8217;avoir des volont&eacute;s.<br \/>Je viens de faire un voyage immense dans l&#8217;int&eacute;rieur des terres ; de proche en proche, et toujours entra&icirc;n&eacute;s par une bonne occasion, nous sommes enfin parvenus jusqu&#8217;au lac Sup&eacute;rieur, qui est situ&eacute; &agrave; plus de quatre cents lieues de New York. Nous avons vu des millions d&#8217;arpents de bois o&ugrave; jamais on ne s&#8217;est avis&eacute; de porter la hache et force nations indiennes. &Agrave; propos, savez-vous ce que c&#8217;est qu&#8217;Atala ou sa pareille, il faut que je vous en fasse la description pour que vous puissiez juger de sa ressemblance avec celle de monsieur de Ch<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>7<\/sup><\/a>. Atala, c&#8217;est une Indienne de couleur caf&eacute; au lait fort fonc&eacute;, dont les cheveux raides et luisants tombent comme des baguettes de tambour jusqu&#8217;au bas du dos. Elle a ordinairement un gros grand nez &agrave; peu pr&egrave;s aquilin, une large bouche .inn&eacute;e de dents &eacute;tincelantes et deux yeux noirs qui en plein jour ressemblent assez &agrave; ceux d&#8217;un chat pendant la nuit. Ne croyez pas qu&#8217;avec cette beaut&eacute; naturelle elle n&eacute;glige la parure. Point du tout. D&#8217;abord elle se fait autour des yeux une raie noire, puis au-dessous une belle raie rouge, puis une bleue, plus une verte, jusqu&#8217;&agrave; ce que sa figure ressemble &agrave; un arc-en-ciel. Alors elle suspend &agrave; ses oreilles une esp&egrave;ce de carillon chinois qui p&egrave;se une demi-livre. Celles qui sont les plus mondaines se passent de plus &agrave; travers les narines un grand anneau d&#8217;&eacute;tain qui leur pend sur la bouche et fait le plus gracieux effet. Elles ajoutent encore un collier compos&eacute; de larges plaques sur lesquelles sont grav&eacute;s divers animaux sauvages. Leur v&ecirc;tement consiste en une esp&egrave;ce de tunique de toile qui descend un peu plus bas que les genoux, elles se drapent ordinairement dans une couverture qui la nuit leur sert de lit. Vous n&#8217;&ecirc;tes point encore au bout du portrait: la mode dans les for&ecirc;ts est d&#8217;avoir les pieds en dedans. Je ne sais si c&#8217;est plus contre nature que de les avoir en dehors, mais nos yeux europ&eacute;ens ne s&#8217;habituent [que] difficilement &agrave; ce genre de beaut&eacute;. Imaginez-vous que pour l&#8217;obtenir, l&#8217;Indienne se lie les pieds d&egrave;s l&#8217;enfance. De telle sorte qu&#8217;&agrave; vingt ans, les deux pointes des pieds se trouvent vis-&agrave;-vis l&#8217;une de l&#8217;autre en marchant. Alors elle enl&egrave;ve tous les hommages et est r&eacute;put&eacute;e des plus fashionable. Tout ce que je sais, c&#8217;est que je ne voudrais pas remplir pr&egrave;s d&#8217;elle le r&ocirc;le de Chactas pour tout l&#8217;or du monde. Les Indiens, du reste, sont mieux que leurs femmes. Ce sont de grands gaillards, &eacute;tablis comme des cerfs et qui en ont l&#8217;agilit&eacute;. Ils ont une charmante expression de figure quand ils sourient et ressemblent &agrave; des diables incarn&eacute;s quand ils sont en col&egrave;re. Nous en avons vu moins que nous n&#8217;aurions voulu ; mais les for&ecirc;ts se d&eacute;peuplent avec une incroyable rapidit&eacute;. \/Nous sommes revenus par le Canada &#8216;. Si jamais vous allez en Am&eacute;rique, ch&egrave;re s&oelig;ur, c&#8217;est l&agrave; qu&#8217;il faut venir vous &eacute;tablir. Vous retrouverez vos chers Bas-Normands trait pour trait. Monsieur Gisles, madame No&euml;l<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>8<\/sup><\/a>, j&#8217;ai vu tous ces gens-l&agrave; dans les rues de Qu&eacute;bec, les beaux du pays ressemblent &agrave; vos cousins de la&#8230;, j&#8217;ai oubli&eacute; le nom, c&#8217;est &agrave; s&#8217;y m&eacute;prendre et les paysans nous ont assur&eacute; qu&#8217;ils n&#8217;avaient jamais besoin d&#8217;aller &agrave; la ville parce que c&#8217;&eacute;taient les &laquo; cr&eacute;atures &raquo; qui se chargeaient de tisser et de faire leurs habits.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Adieu, ma bonne et ch&egrave;re s&oelig;ur, je vous prie de toujours compter dans quelque circonstance que ce soit sur ma plus vive amiti&eacute;. Archives Tocqueville. Original.<\/i><\/p>\n<p><i><\/i><br \/>Tocqueville et Beaumont ont p&eacute;n&eacute;tr&eacute; le 21 ao&ucirc;t sur le territoire canadien ; ils l&#8217;ont quitt&eacute; pour revenir &agrave; Albany le 5 septembre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>Lettre &agrave; Mme la comtesse de Grancey<\/b><\/p>\n<p>De retour &agrave; New-York, Tocqueville &eacute;crit une longue lettre &agrave; sa cousine, la comtesse de Grancey, dans laquelle il &eacute;voque le d&eacute;c&egrave;s de l&rsquo;abb&eacute; Lesueur, le voyage am&eacute;ricain et la d&eacute;couverte, inattendue du Canada et la survivance de la vieille souche de la colonie fran&ccedil;aise, seul &eacute;l&eacute;ment retenu ci-dessous&hellip;<br \/>&nbsp;<\/p>\n<p><i>&Agrave; Madame La Comtesse De Grancey<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>9<\/sup><\/a><\/i><\/p>\n<table style=\"margin-left: 10px; margin-bottom: 10px; width: 132px; float: right;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin32\/buste_alexis_de_tocqueville.jpg\" alt=\"Buste Alexis de Tocqueville sur la place du village\" title=\"Buste Alexis de Tocqueville sur la place du village\" \/> <\/p>\n<h6>Buste d&rsquo;Alexis <br \/>de Tocqueville <br \/>sur la place du village<\/h6>\n<h6>cr&eacute;dit : Jean-Louis Beno&icirc;t<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<div align=\"right\"><i>New York, 10 octobre 1831.<\/i><\/div>\n<div align=\"right\">&nbsp;<\/div>\n<p><i>Nous sommes enfin arriv&eacute;s &agrave; Buffalo, sur le bord des grands lacs, sans en avoir vu un seul. Le moyen de revenir en France sans rapporter dans sa t&ecirc;te son sauvage et sa for&ecirc;t vierge! Il ne fallait point y songer. Le bonheur a voulu que pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cette &eacute;poque un vaisseau &agrave; vapeur partit de Buffalo pour aller explorer l&#8217;entr&eacute;e du lac Sup&eacute;rieur et les bords du lac Michigan. Nous nous sommes d&eacute;termin&eacute;s &agrave; saisir l&#8217;occasion, et nous voil&agrave; ajoutant un crochet de cinq cents lieues &agrave; notre voyage. Cette fois, du reste, nous avons &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement satisfaits; nous avons parcouru des c&ocirc;tes immenses o&ugrave; les Blancs n&#8217;ont point encore abattu un seul arbre&nbsp;; et nous avons visit&eacute; un grand nombre de nations indiennes. J&#8217;esp&egrave;re un jour pouvoir vous raconter bien des &eacute;pisodes de ce long voyage, mais aujourd&#8217;hui il faut me borner.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Ce sont de singuliers personnages que ces Indiens! Ils s&#8217;imaginent que quand un homme a une couverture pour se couvrir, des armes pour tuer du gibier et un beau ciel sur la t&ecirc;te, il n&#8217;a rien &agrave; demander de plus &agrave; la fortune. Tout ce qui tient aux recherches de notre civilisation, ils le m&eacute;prisent profond&eacute;ment. Il est absolument impossible de les plier aux moindres de nos usages. Ce sont les &ecirc;tres les plus orgueilleux de la cr&eacute;ation&nbsp;: ils sourient de piti&eacute; en voyant le soin que nous prenons de nous garantir de la fatigue et du mauvais temps; et il n&#8217;y en a pas un seul d&#8217;entre eux qui, roul&eacute; dans sa couverture au pied d&#8217;un arbre, ne se croie sup&eacute;rieur au pr&eacute;sident des &Eacute;tats-Unis et au gouverneur du Canada. De tout mon attirail europ&eacute;en ils n&#8217;enviaient que mon fusil &agrave; deux coups; mais cette arme faisait sur leur esprit le m&ecirc;me effet que le syst&egrave;me p&eacute;nitentiaire sur celui des Am&eacute;ricains. Je me rappelle entre autres un vieux chef que nous rencontr&acirc;mes sur les bords du lac Sup&eacute;rieur, assis pr&egrave;s de son feu dans l&#8217;immobilit&eacute; qui convient &agrave; un homme de son rang. Je m&#8217;&eacute;tablis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, et nous caus&acirc;mes amicalement &agrave; l&#8217;aide d&#8217;un Canadien-fran&ccedil;ais qui nous servait d&#8217;interpr&egrave;te. Il examina mon fusil, et remarqua qu&#8217;il n&#8217;&eacute;tait pas fait comme le sien. Je lui dis alors que mon fusil ne craignait pas la pluie et pouvait partir dans Peau; il refusa de me croire, mais je le tirai devant lui apr&egrave;s l&#8217;avoir tremp&eacute; dans un ruisseau qui &eacute;tait pr&egrave;s de l&agrave;. A cette vue, l&#8217;Indien t&eacute;moigna l&#8217;admiration la plus profonde; il examina de nouveau l&#8217;arme, et me la rendit en disant avec emphase: &laquo;&nbsp;Les p&egrave;res des Canadiens sont de grands guer&shy;riers!&nbsp;&raquo; (&hellip;)<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Quant aux Indiennes, je ne vous en dirai autre chose, sinon qu&#8217;il faut lire Atala avant de venir en Am&eacute;rique. Pour qu&#8217;une femme indienne soit r&eacute;put&eacute;e parfaite, il faut qu&#8217;elle soit couleur chocolat, qu&#8217;elle ait de petits yeux qui ressemblent &agrave; ceux d&#8217;un chat sauvage, et une bouche raisonnablement fendue d&#8217;une oreille &agrave; l&#8217;autre<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>10<\/sup><\/a>. (&hellip;)<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Permettez-moi de vous r&eacute;it&eacute;rer l&#8217;assurance de ma bien vive et bien sinc&egrave;re amiti&eacute;.<\/i><\/p>\n<p><b>Lettre &agrave; son fr&egrave;re Hippolyte, le 26 novembre 1831<\/b><a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>11<\/sup><\/a><\/p>\n<table style=\"width: 240px; float: right;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin32\/hyppolite_de_tocqueville.jpg\" alt=\"Hyppolite de Tocqueville\" title=\"Hyppolite de Tocqueville\" \/><\/p>\n<h6>Hyppolite de Tocqueville<br \/>cr&eacute;dit : Jean-Louis Beno&icirc;t 1<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>O&ugrave; Tocqueville fait part &agrave; son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; de ses vifs regrets devant la perte de cette Am&eacute;rique du Nord qui aurait d&ucirc;\/pu &ecirc;tre fran&ccedil;aise&hellip;<\/p>\n<div align=\"right\"><i>&Agrave; bord du Fourth of July, 26 novembre 1831. <br \/><\/i><\/div>\n<p><i><br \/>Je commence cette lettre, mon bon ami, dans le bateau &agrave; vapeur qui nous conduit de Pittsburg &agrave; Cincinnati. Je ne la finirai et ne la daterai que dans quelques jours, quand je serai arriv&eacute; dans cette derni&egrave;re ville. Nous naviguons en ce moment sur l&#8217;Ohio, qui, en cet endroit, est d&eacute;j&agrave; large comme la Seine &agrave; Paris, et qui cependant, comme tu pourras le voir sur la carte, est encore bien loin de sa jonction avec le Mississipi.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Il roule en ce moment &agrave; travers les plus belles montagnes du monde. Le mal est qu&#8217;elles sont couvertes de neige. L&#8217;hiver nous a enfin atteints. Nous l&#8217;avons trouv&eacute; au milieu des Alleghanys, et il ne nous quitte plus. Mais nous le fuyons, et dans huit jours nous n&#8217;aurons plus rien &agrave; en craindre. Pittsburg est l&#8217;ancien fort Duquesne des Fran&ccedil;ais, l&#8217;une des causes de la guerre de 1745. Les Fran&ccedil;ais ont donn&eacute;, en Am&eacute;rique, la preuve d&#8217;un g&eacute;nie extraordinaire dans la mani&egrave;re dont ils avaient dispos&eacute; leurs postes militaires. Alors que l&#8217;int&eacute;rieur du continent de l&#8217;Am&eacute;rique septentrionale &eacute;tait encore enti&egrave;rement inconnu aux Europ&eacute;ens, les Fran&ccedil;ais ont &eacute;tabli, au milieu des d&eacute;serts, depuis le Canada jusqu&#8217;&agrave; la Louisiane, une suite de petits forts qui, depuis que le pays est parfaitement explor&eacute;, ont &eacute;t&eacute; reconnus pour les meilleurs emplace&shy;ments qu&#8217;on p&ucirc;t destiner &agrave; la fondation des villes les plus florissantes et les situations les plus heureuses pour attirer le commerce et commander la navigation des fleuves. Ici, comme en bien d&#8217;autres circonstances, nous avons travaill&eacute; pour les Anglais, et ceux-ci ont profit&eacute; d&#8217;un vaste plan qu&#8217;ils n&#8217;avaient pas con&ccedil;u. Si nous avions r&eacute;ussi, les colonies anglaises &eacute;taient envelopp&eacute;es par un arc immense, dont Qu&eacute;bec et la Nouvelle-Orl&eacute;ans formaient les deux extr&eacute;mit&eacute;s. Press&eacute;s sur leurs derri&egrave;res par les Fran&ccedil;ais et leurs alli&eacute;s les Indiens, les Am&eacute;ricains des &Eacute;tats-Unis ne se seraient pas r&eacute;volt&eacute;s contre la m&egrave;re patrie. Ils le reconnaissent tous. Il n&#8217;y aurait pas eu de r&eacute;vo&shy;lution d&#8217;Am&eacute;rique, peut-&ecirc;tre pas de r&eacute;volution fran&ccedil;aise, du moins dans les conditions o&ugrave; elle s&#8217;est accomplie.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Les Fran&ccedil;ais d&#8217;Am&eacute;rique avaient en eux tout ce qu&#8217;il fallait pour faire un grand peuple. Ils forment encore le plus beau rejeton de la famille europ&eacute;enne dans le nouveau monde. Mais, accabl&eacute;s par le nombre, ils devaient finir par succomber. Leur abandon est une des plus grandes ignominies de l&#8217;ignominieux r&egrave;gne de Louis XV.<\/i><\/p>\n<p><i><br \/>Je viens de voir dans le Canada un million de Fran&ccedil;ais braves, intelligents, faits pour former un jour une grande nation fran&ccedil;aise en Am&eacute;rique, qui vivent en quelque sorte en &eacute;trangers dans leur pays. Le peuple conqu&eacute;rant tient le commerce, les em&shy;plois, la richesse, le pouvoir. Il forme les hautes classes et domine la soci&eacute;t&eacute; enti&egrave;re. Le peuple conquis, partout o&ugrave; il n&#8217;a pas l&#8217;immense sup&eacute;riorit&eacute; num&eacute;rique, perd peu &agrave; peu ses m&oelig;urs, sa langue, son caract&egrave;re national.<br \/>Aujourd&#8217;hui le sort en est jet&eacute;, toute l&#8217;Am&eacute;rique du Nord parlera anglais. Mais n&#8217;es-tu pas frapp&eacute; de l&#8217;impossibilit&eacute; o&ugrave; sont les hommes de sentir la port&eacute;e qu&#8217;aura un &eacute;v&eacute;nement pr&eacute;sent dans l&#8217;avenir, et le danger dans lequel ils sont toujours de s&#8217;affliger ou de se r&eacute;jouir sans discernement? Lorsque la bataille des plaines d&#8217;Abraham, la mort de Montcalm et le honteux trait&eacute; de 1763, mirent l&#8217;Angleterre en possession du Canada et d&#8217;un pays plus grand que l&#8217;Europe enti&egrave;re, et qui auparavant appartenait &agrave; la France, les Anglais se livr&egrave;rent &agrave; une joie presque extravagante. La nation, ni ses plus grands hommes, ne se doutaient gu&egrave;re alors que, par l&#8217;effet de cette conqu&ecirc;te, les colonies n&#8217;ayant plus besoin de l&#8217;appui de la m&egrave;re patrie, commenceraient &agrave; aspirer &agrave; l&#8217;ind&eacute;pendance&nbsp;: que, vingt ans apr&egrave;s, cette ind&eacute;pendance serait sign&eacute;e, l&#8217;Angleterre entra&icirc;n&eacute;e dans une guerre d&eacute;sastreuse qui donnerait un &eacute;norme accroissement &agrave; sa dette; et que de cette mani&egrave;re se cr&eacute;erait sur le continent de l&#8217;Am&eacute;rique une immense nation, son ennemie naturelle tout en parlant sa langue, et qui est certainement appel&eacute;e &agrave; lui enlever l&#8217;empire de la mer.<\/i><\/p>\n<p><i><\/p>\n<p><\/i><\/p>\n<div align=\"right\"><i>30 novembre.<\/i><\/div>\n<div align=\"right\"><i>&nbsp;<\/i><\/div>\n<p><i>Nous arrivons &agrave; Cincinnati apr&egrave;s un voyage que la neige et le froid ont rendu assez p&eacute;nible.<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il faut joindre &agrave; ces lettres trois courts passages des carnets de voyage et un autre,&nbsp; remarquable, tir&eacute; Quinze jours au d&eacute;sert, qui &eacute;voque la premi&egrave;re rencontre des deux voyageurs avec des Canadiens et celle, fort singuli&egrave;re, d&rsquo;un de ces m&eacute;tis, un <i>Bois-br&ucirc;l&eacute;<\/i>, que Tocqueville prend d&rsquo;abord pour un Indien mais qui parle avec l&rsquo;accent des paysans normands et chante&nbsp;:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div align=\"center\"><i>&laquo;&nbsp;Entre Paris et Saint-Denis<\/i><br \/><i>Il &eacute;tait une fille&nbsp;&raquo;&hellip;<\/i><\/div>\n<p>Dans ce surprenant r&eacute;cit de voyage, Alexis explique comment &eacute;tant arriv&eacute; &agrave; la &laquo;&nbsp;fronti&egrave;re&nbsp;&raquo;, &agrave; l&rsquo;extr&eacute;mit&eacute; du monde &laquo;&nbsp;civilis&eacute;&nbsp;&raquo; du moment il constate dans la clairi&egrave;re de Saguinaw Bay, l&rsquo;existence de cinq groupes humains totalement diff&eacute;rents&nbsp;: les Anglais et les Canadiens, les Indiens et les Bois-Br&ucirc;l&eacute;s, et un homme nouveau&nbsp;: le colon am&eacute;ricain, en route vers l&rsquo;Ouest et qui ne s&rsquo;arr&ecirc;tera que lorsqu&rsquo;il aura atteint le Pacifique, apr&egrave;s avoir extermin&eacute; la quasi-totalit&eacute; de la population indienne<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>12<\/sup><\/a>.&nbsp; &nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>15 jours au d&eacute;sert<\/b><\/p>\n<p>Mr. Richard, cur&eacute; catholique, est envoy&eacute; au Congr&egrave;s par une population pro&shy;testante.&nbsp; Mr. Neilson, protestant, est&nbsp; envoy&eacute; aux Communes du Canada par une population catholique. Ces faits prouvent-ils que la religion est mieux entendue ou que sa force s&#8217;&eacute;puise? Ils prouvent, je crois, l&#8217;un et l&#8217;autre<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>13<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p><i>8 ao&ucirc;t. <\/i>&#8211; Journ&eacute;e insignifiante pass&eacute;e sur l&#8217;eau. De temps en temps, &agrave; droite et &agrave; gauche, des terres basses couvertes de for&ecirc;ts.<\/p>\n<p><i>9 ao&ucirc;t. <\/i>&#8211; Arriv&eacute;e &agrave; 8 heures du matin &agrave; Green Bay. Fort. Village sur le bord au milieu d&#8217;une prairie sur le bord d&#8217;une rivi&egrave;re. Village indien iroquois plus haut. Grand settlement. Nous ne savons que faire, je vais chasser seul. Rivi&egrave;re travers&eacute;e &agrave; la nage. Canot. Herbes au fond de l&#8217;eau. Je me perds un moment, retourne au m&ecirc;me endroit sans m&#8217;en douter. Apr&egrave;s le d&icirc;ner, pars avec un Anglais pour Ducks Creek: 4 milles. Nous remontons en canot un petit fleuve solitaire. Arrive &agrave; la maison d&#8217;une Indienne. Herbe. Bonne aventure. Nous revenons.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>11 ao&ucirc;t. <\/i>&#8211; Conversation avec un sauvage civilis&eacute;, habill&eacute; comme un de nos pay&shy;sans. Parle bien l&#8217;anglais. Les sauvages aiment mieux les Fran&ccedil;ais; ses id&eacute;es sur la vie civilis&eacute;e; esp&egrave;re que tous les Indiens s&#8217;y plieront. N&#8217;est pas chr&eacute;tien. Religion des Indiens. Dieu, immortalit&eacute; de l&#8217;&acirc;me. Le paradis indien. Ob&eacute;ir &agrave; ses commandements.<br \/>Journ&eacute;e monotone sur le lac.<\/p>\n<p><i>12 ao&ucirc;t. <\/i>&#8211; Arriv&eacute;e &agrave; 11 heures &agrave; Machinac.<br \/>Sauvage <i>pharo<\/i>. Chapeau europ&eacute;en, plume noire autour. Cercle de fer blanc autour du haut. Trois plumes de voltigeur au sommet. Immenses boucles d&#8217;oreilles. Nez perc&eacute;, un anneau dedans. Cravate noire. Blouse bleue. Grand collier compos&eacute; de pla&shy;ques de fer blanc avec des animaux graves, anneaux de fer blanc aux jambes, jarreti&egrave;res rouges avec une multitude de petites perles de verre. Mocassins brod&eacute;s. Un manteau rouge avec lequel il se drape. Opinion d&#8217;un vieux Canadien qu&#8217;ils sont plus beaux dans leur costume sauvage, enti&egrave;rement nus sauf les plumes &agrave; la ceinture et &agrave; la t&ecirc;te. Longs cheveux tress&eacute;s souvent jusqu&#8217;aux pieds. Tout le corps peint. Chasse aux pigeons. Canadian pointer. Sermon de Mr. Mullon.<\/p>\n<p><i>13 ao&ucirc;t. <\/i>&#8211; D&eacute;part &agrave; 9 heures de Machinac. Rien d&#8217;int&eacute;ressant dans le retour. Arriv&eacute; le dimanche 14 au soir &agrave; D&eacute;troit<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>14<\/sup><\/a>.(&hellip;)<\/p>\n<p>Au bout de quelques minutes un l&eacute;ger bruit se fit entendre et quelque chose s&#8217;approcha du rivage. C&#8217;&eacute;tait un canot indien long de dix pieds environ et form&eacute; d&#8217;un seul arbre. L&#8217;homme qui &eacute;tait accroupi au fond de cette fragile embarcation portait le costume et avait toute l&#8217;apparence d&#8217;un Indien. Il adressa la parole &agrave; nos guides qui &agrave; son commandement se h&acirc;t&egrave;rent d&#8217;enlever les selles de nos chevaux et de les disposer dans la pirogue. Comme je me pr&eacute;parais moi-m&ecirc;me &agrave; y monter, le pr&eacute;tendu Indien s&#8217;avan&ccedil;a vers moi, me pla&ccedil;a deux doigts sur l&#8217;&eacute;paule et me dit avec un accent normand qui me fit tressaillir: &laquo;&nbsp;N&#8217;allez pas trop vitement, y en a des fois ici qui s&#8217;y noyent.&nbsp;&raquo; Mon cheval m&#8217;aurait adress&eacute; la parole que je n&#8217;aurais pas, je crois, &eacute;t&eacute; plus surpris. J&#8217;envisageai celui qui m&#8217;avait parl&eacute; et dont la figure frapp&eacute;e des premiers rayons de la lune reluisait alors comme une boule de cuivre: &laquo;&nbsp;Qui &ecirc;tes-vous donc, lui dis-je, le fran&ccedil;ais semble &ecirc;tre votre langue et vous avez l&#8217;air d&#8217;un Indien?&nbsp;&raquo; Il me r&eacute;pondit qu&#8217;il &eacute;tait un bois-br&ucirc;l&eacute;, c&#8217;est-&agrave;-dire le fils d&#8217;un Canadien et d&#8217;une Indienne. J&#8217;aurai souvent occasion de parler de cette singuli&egrave;re race de m&eacute;tis qui couvre toutes les fronti&egrave;res du Canada et une partie de celles des &Eacute;tats-Unis. Pour le moment je ne songeai qu&#8217;au plaisir de parler ma langue maternelle. Suivant les conseils de notre compatriote le sauvage, je m&#8217;assis au fond du canot et me tins aussi en &eacute;quilibre qu&#8217;il m&#8217;&eacute;tait possible. Le cheval entra dans la rivi&egrave;re et se mit &agrave; la nage tandis que le Canadien poussait la nacelle de l&#8217;aviron, tout en chantant &agrave; demi voix sur un vieil air fran&ccedil;ais le couplet suivant dont je ne saisis que les deux premiers vers:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div align=\"center\"><i>Entre Paris et Saint-Denis<\/i><br \/><i>Il &eacute;tait une fille.<\/i><\/div>\n<p>(&hellip;) A l&#8217;autre bord de la Saginaw, pr&egrave;s des d&eacute;frichements europ&eacute;ens et pour ainsi dire sur les confins de l&#8217;ancien et du Nouveau Monde s&#8217;&eacute;l&egrave;ve une cabane rustique plus commode que le wigwam du sauvage, plus grossi&egrave;re que la maison de l&#8217;homme poli&shy;c&eacute;. C&#8217;est la demeure du m&eacute;tis. Lorsque nous nous pr&eacute;sent&acirc;mes pour la premi&egrave;re fois &agrave; la porte de cette hutte &agrave; demi civilis&eacute;e, nous f&ucirc;mes tout surpris d&#8217;entendre dans l&#8217;int&eacute;rieur une voix douce qui psalmodiait sur un air indien les cantiques de la p&eacute;ni&shy;tence. Nous nous arr&ecirc;t&acirc;mes un moment pour &eacute;couter. Les modulations des sons &eacute;taient lentes et profond&eacute;ment m&eacute;lancoliques; on reconnaissait ais&eacute;ment cette harmo&shy;nie plaintive qui caract&eacute;rise tous les chants de l&#8217;homme au d&eacute;sert. Nous entr&acirc;mes. Le ma&icirc;tre &eacute;tait absent. Assise au milieu de l&#8217;appartement, les jambes crois&eacute;es sur une natte, une jeune femme travaillait &agrave; faire des mocassins; du pied elle ber&ccedil;ait un enfant dont le teint cuivr&eacute; et les traits annon&ccedil;aient la double origine. Cette femme &eacute;tait habill&eacute;e comme une de nos paysannes, sinon que ses pieds &eacute;taient nus et que ses cheveux tombaient librement sur ses &eacute;paules. En nous apercevant elle se tut avec une sorte de crainte respectueuse. Nous lui demand&acirc;mes si elle &eacute;tait Fran&ccedil;aise. &laquo;&nbsp;Non, r&eacute;pondit-elle en souriant. &ndash; Anglaise&nbsp;? &#8211; Non plus, dit-elle; elle baissa les yeux et ajouta&nbsp;: Je ne suis qu&#8217;une sauvage.&nbsp;&raquo; Enfant de deux races, &eacute;lev&eacute; dans l&#8217;usage de deux langues, nourri dans des croyances diverses et berc&eacute; dans des pr&eacute;juges contraires, le m&eacute;tis forme un compos&eacute; aussi inexplicable aux autres qu&#8217;&agrave; lui-m&ecirc;me. Les images du monde lorsqu&#8217;elles viennent se r&eacute;fl&eacute;chir sur son cerveau grossier, ne lui apparaissent que comme un chaos inextricable dont son esprit ne saurait sortir. Fier de son origine europ&eacute;enne, il m&eacute;prise le d&eacute;sert&nbsp;; et pourtant il aime la libert&eacute; sauvage qui y r&egrave;gne. Il admire la civilisation et ne peut compl&egrave;tement se soumettre &agrave; son empire. Ses go&ucirc;ts sont en contradiction avec ses id&eacute;es, ses opinions avec ses m&oelig;urs. Ne sachant comment se guider au jour incertain qui l&#8217;&eacute;claire, son &acirc;me se d&eacute;bat p&eacute;niblement dans les langes d&#8217;un doute universel. Il adopte des usages oppos&eacute;s; il prie &agrave; deux autels; il croit au R&eacute;dempteur du monde et aux amulettes du jongleur; et il arrive au bout de sa carri&egrave;re sans avoir pu d&eacute;brouiller le probl&egrave;me obscur de son existence.<\/p>\n<p>Ainsi donc dans ce coin de terre ignor&eacute; du monde la main de Dieu avait d&eacute;j&agrave; jet&eacute; les semences de nations diverses; d&eacute;j&agrave; plusieurs races diff&eacute;rentes, plusieurs peuples distincts se trouvent ici en pr&eacute;sence<a href=\"http:\/\/cfqlmc.org\/index.php?option=com_k2&amp;view=item&amp;id=391:tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831&amp;Itemid=298#sources\"><sup>15<\/sup><\/a><\/p>\n<p><b>Pour en savoir plus<\/b><\/p>\n<p>La pr&eacute;sentation que nous donnons ici est &agrave; la fois importante et restreinte, nous avons renonc&eacute; aux commentaires et analyses critiques et &agrave; des textes compl&eacute;mentaires que le lecteur a la possibilit&eacute; de consulter en ligne sur le site de J-M. Tremblay auxquels il donne acc&egrave;s aux adresses qui suivent.<\/p>\n<ul>\n<li><a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/De_tocqueville_alexis\/au_bas_canada\/au_bas_canada.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/De_tocqueville_alexis\/au_bas_canada\/au_bas_canada.html<\/a><\/li>\n<li><a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/leclercq_jean_michel\/etudes_can_tocqueville\/etudes_can_tocqueville.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/leclercq_jean_michel\/etudes_can_tocqueville\/etudes_can_tocqueville.html<\/a><\/li>\n<li><a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/bergeron_gerard\/Quand_Tocqueville_Siegfried\/Quand_Tocqueville.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/bergeron_gerard\/Quand_Tocqueville_Siegfried\/Quand_Tocqueville.html<\/a><\/li>\n<li><a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/langlois_simon\/tocqueville\/tocqueville_biblio.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/langlois_simon\/tocqueville\/tocqueville_biblio.html<\/a><\/li>\n<li><a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/beaumont_gustave_de\/marie_ou_esclavage_aux_EU\/marie.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/beaumont_gustave_de\/marie_ou_esclavage_aux_EU\/marie.html<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le lecteur peut &eacute;galement se reporter &agrave; la biographie que j&rsquo;ai fait para&icirc;tre, en 2005, chez Bayard, &agrave; laquelle Simon Langlois se r&eacute;f&egrave;re dans son article&nbsp;: Tocqueville un sociologue au Bas-Canada&nbsp;: Tocqueville un destin paradoxal, Bayard, 2005, Paris.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a title=\"jeanlouisbenoit\" name=\"jeanlouisbenoit\"><\/a>*Jean-Louis BENO&Icirc;T, professeur agr&eacute;g&eacute;, Docteur &egrave;s Lettres, est l&rsquo;un des principaux sp&eacute;cialistes de Tocqueville.<br \/>Il a notamment publi&eacute;&nbsp;:<\/p>\n<ul>\n<li>Tome XIV des Etats-Unis de Tocqueville, <i>Correspondance familiale<\/i>, appareil critique, notes et introduction, &eacute;ditions Gallimard, mai 1998,&nbsp;prix de l&rsquo;Acad&eacute;mie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen, d&eacute;cembre 1998<\/li>\n<li><i>Alexis de Tocqueville, Textes essentiels, Anthologie critique<\/i>, &eacute;ditions Pocket, collection Agora, Juin 2000, prix litt&eacute;raire du Cotentin, novembre 2000<\/li>\n<li><i>Tocqueville moraliste<\/i>, Champion, collection Romantisme et Modernit&eacute;s, mai 2004<\/li>\n<li><i>Comprendre Tocqueville<\/i>, Armand Colin, collections Cursus, Ao&ucirc;t 2004<\/li>\n<li><i>Alexis de Tocqueville, Textes &eacute;conomiques, Anthologie critique<\/i>, &#8211; En collaboration avec &Eacute;ric Keslassy &ndash; &eacute;ditions Pocket, collection Agora, mars 2005<\/li>\n<li><i>Tocqueville, un destin paradoxal<\/i>, Bayard, collection Biographies, mai 2005<\/li>\n<li><i>Tocqueville, notes sur le Coran et autres textes sur les religions<\/i>, Bayard, f&eacute;vrier 2007<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les lecteurs peuvent consulter les conf&eacute;rences et communications de Jean-Louis Benoit sur les sites&nbsp;:<\/p>\n<ul>\n<li><a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/benoit_jean_louis\/benoit_jean_louis.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/benoit_jean_louis\/benoit_jean_louis.html<\/a><\/li>\n<li><a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/De_tocqueville_alexis\/de_tocqueville.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/De_tocqueville_alexis\/de_tocqueville.html<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<p>Co-organisateur de deux Colloques internationaux&nbsp;consacr&eacute;s &agrave; Tocqueville :<\/p>\n<ul>\n<li>11-12 septembre 1990, Saint-L&ocirc;&nbsp;: <i><b>&#8211; L&rsquo;Actualit&eacute; de Tocqueville<\/b><\/i><br \/>Les actes du colloque ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;s dans les <i>Cahiers de Philosophie Politique et Juridique de l&rsquo;Universit&eacute; de Caen<\/i>, N&deg;19, 1991<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li>Mai &ndash; septembre-octobre 2005, Cerisy-la-Salle \/ Yale &ndash; Codirection du Colloque du bicentenaire de la naissance de Tocqueville avec Fran&ccedil;oise M&eacute;lonio et Olivier Zunz&nbsp;: <i><b>Tocqueville entre l&rsquo;Europe et les &Eacute;tats-Unis<\/b><\/i>,\n<ul>\n<li><a href=\"http:\/\/www.ccic-cerisy.asso.fr\/tocqueville05.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">1&egrave;re partie, 26-31 mai centre culturel international de Cerisy-la-Salle <\/a><\/li>\n<li><a href=\"http:\/\/highway49.library.yale.edu\/tocqueville\/summary.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">2e partie, Beinecke Library, universit&eacute; Yale, 29 septembre 1<sup>er<\/sup> octobre&nbsp;; communication de cl&ocirc;ture &agrave; la Beinecke de Yale :&nbsp;<i>La d&eacute;mocratie au risque de son arm&eacute;e<\/i>, publi&eacute;e dans <i>The Tocqueville Review \/ La Revue Tocqueville, Vol. XXVII, n&deg; 2 &ndash; 2006-08-25<\/i><\/a><\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a title=\"sources\" name=\"sources\"><\/a>Sources<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol>\n<li>\n<h6>Voir &agrave; ce sujet la pr&eacute;face du tome XIV des &OElig;uvres Compl&egrave;tes Gallimard <i>(O.C.)<\/i> qui analyse les m&eacute;canismes de cette &laquo;&nbsp;<i>c&eacute;r&eacute;monie &eacute;pistolaire<\/i>&nbsp;&raquo;.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6><i>O.C.<\/i> XIV, p. 25, lettre du 9 ao&ucirc;t 1829; la correspondance am&eacute;ricaine exp&eacute;di&eacute;e par Alexis repose sur les m&ecirc;mes modalit&eacute;s que celles qui sont pr&eacute;sent&eacute;es ici, dans une correspondance ant&eacute;rieure, lors d&rsquo;un de ses voyages en Suisse.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>Tocqueville&nbsp; apprit deux jours plus tard la mort de l&rsquo;abb&eacute; Lesueur.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6><i>O.C.<\/i>, XIV, p. 105.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>Ce sont l&agrave; les chiffres donn&eacute;s &agrave; Beaumont et Tocqueville par leurs interlocuteurs&nbsp;; &agrave; d&rsquo;autres moments, ils parleront de 900 000, voire d&rsquo;un million de Canadiens. D&rsquo;apr&egrave;s Jacques Lacoursi&egrave;re, <i>Histoire du Qu&eacute;bec des origines &agrave; nos jours<\/i>, un recensement de 1831, ann&eacute;e du voyage de Tocqueville et Beaumont, indique une population de 583000 habitants, Canadiens, Anglais et &eacute;migrants compris, les Canadiens repr&eacute;sentant les neuf dixi&egrave;mes de l&rsquo;ensemble de la population.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>Hippolyte de Tocqueville et sa femme Emilie restaur&egrave;rent le ch&acirc;teau de Nacqueville, dans le nord&ndash;ouest du Cotentin, propri&eacute;t&eacute; d&rsquo;Emilie, le dotant d&rsquo;un splendide parc &agrave; l&rsquo;anglaise qu&rsquo;on admire encore aujourd&rsquo;hui.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>Chateaubriand.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>Monsieur Gisles &eacute;tait maire de Valognes sous la monarchie de Juillet. Peut-&ecirc;tre madame No&euml;l &eacute;tait-elle l&#8217;&eacute;pouse de l&#8217;homme d&#8217;affaires de Cherbourg qui g&eacute;rait une partie des biens de Tocqueville.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>Edition Beaumont, <i>Nouvelle correspondance enti&egrave;rement in&eacute;dite<\/i>, p. 69-77&nbsp;; les seuls passages concernant le Canada ont &eacute;t&eacute; retenus ici.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>La suite du portrait de l&rsquo;Indienne reprend la description&nbsp; faite dans la lettre pr&eacute;c&eacute;dente &agrave; Emilie.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>Edition Beaumont, <i>Nouvelle correspondance enti&egrave;rement in&eacute;dite<\/i>, p. 86 et suivantes.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>Pour Tocqueville, comme pour Beaumont, le g&eacute;nocide &ndash; bien que le terme ne f&ucirc;t pas encore invent&eacute; &#8211;&nbsp; &eacute;tait absolument d&eacute;termin&eacute; et d&eacute;cid&eacute;&nbsp;; commenc&eacute; par Jackson, il irait jusqu&rsquo;&agrave; son terme&nbsp;: &laquo;&nbsp;Le jour o&ugrave; les Europ&eacute;ens se seront &eacute;tablis sue les bords de l&rsquo;oc&eacute;an Pacifique (la race indienne) aura cess&eacute; d&rsquo;exister&nbsp;&raquo; (<i>De la d&eacute;mocratie en Am&eacute;rique, 1<\/i>). Rappelons que la population indienne des Etats-Unis repr&eacute;sentait de huit &agrave; douze millions d&rsquo;individus lors de l&rsquo;arriv&eacute;e des premiers colons en Virginie, et qu&rsquo;il n&rsquo;en subsistait qu&rsquo;environ deux cents mille au plus bas niveau de l&rsquo;&eacute;tiage, &agrave; la fin du XIXe si&egrave;cle&nbsp;!<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>O.C. V, 1, <i>Voyages<\/i>, pp. 231-232.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6>O.C. V, 1, <i>Voyages<\/i>, pp. 176-177.<\/h6>\n<\/li>\n<li>\n<h6><i>Ibid. Quinze jours au d&eacute;sert<\/i>, p. 379-380.<\/h6>\n<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tocqueville et Beaumont, deux Fran&ccedil;ais au Bas-Canada21 ao&ucirc;t 3 septembre 1831 &nbsp; par Jean-Louis Beno&icirc;t,agr&eacute;g&eacute; de l&rsquo;Universit&eacute;,docteur &egrave;s Lettres,professeur des Classes Pr&eacute;paratoires aux Grandes &Eacute;coles* &nbsp;Lorsque Tocqueville et Beaumont quitt&egrave;rent la France, en avril 1831,&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[45],"tags":[],"class_list":["post-6266","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-bulletin-n32-juin-2011"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6266","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6266"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6266\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7056,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6266\/revisions\/7056"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6266"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6266"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6266"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}