{"id":6360,"date":"2012-07-11T14:04:33","date_gmt":"2012-07-11T18:04:33","guid":{"rendered":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831-lettres-et-journal-de-voyage-de-beaumont\/"},"modified":"2024-05-14T17:06:39","modified_gmt":"2024-05-14T21:06:39","slug":"tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831-lettres-et-journal-de-voyage-de-beaumont","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/tocqueville-et-beaumont-deux-francais-au-bas-canada-21-aout-3-septembre-1831-lettres-et-journal-de-voyage-de-beaumont\/","title":{"rendered":"Tocqueville et Beaumont, deux Fran\u00e7ais au Bas-Canada 21 ao\u00fbt 3 septembre 1831  Lettres et journal de voyage de Beaumont"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: center;\"><b>Tocqueville et Beaumont, deux Fran&ccedil;ais au Bas-Canada <br \/>21 ao&ucirc;t 3 septembre 1831<br \/>Lettres et journal de voyage de Beaumont<\/b><\/h2>\n<p>M&eacute;moires vives a publi&eacute; dans les bulletins pr&eacute;c&eacute;dents la correspondance que Tocqueville adresse aux siens concernant le projet de voyage puis le s&eacute;jour au Bas-Canada ; le texte du second bulletin pr&eacute;sentait les notes prises par Alexis dans ses carnets de voyage, selon sa pratique habituelle ; dans ce num&eacute;ro Jean-Louis Benoit pr&eacute;sente les lettres et les extraits du journal de Gustave de Beaumont, qui accompagne Alexis de Tocqueville dans son voyage au nouveau monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h5>Par Jean Louis Benoit<\/h5>\n<p>Le lecteur d&eacute;couvrira que le contenu des textes de Beaumont n&#8217;est pas d&#8217;une nature tr&egrave;s diff&eacute;rente de ceux de Tocqueville. Quel est donc l&#8217;int&eacute;r&ecirc;t de les pr&eacute;senter ici ? Il est double, question de publication et de point de vue.<\/p>\n<p>Question de publication : alors que les textes de Tocqueville ont d&eacute;j&agrave; donn&eacute; lieu, ainsi que nous l&#8217;avons indiqu&eacute;, &agrave; plusieurs publications, la correspondance familiale de Beaumont et les extraits de son journal de voyage n&#8217;ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;s qu&#8217;une fois et dans une &eacute;dition quantitativement limit&eacute; [1], si bien que ces textes sont quasiment introuvables. Il nous a donc sembl&eacute; judicieux de les mettre &agrave; disposition du lecteur.<\/p>\n<p>Question de point de vue : si le contenu des textes et notes de Beaumont et de&nbsp; Tocqueville est globalement identique, les variantes et diff&eacute;rences existant nous offrent une sorte de vue st&eacute;r&eacute;oscopique qui donne du relief &agrave; certaines questions particuli&egrave;res. Tocqueville et Beaumont rel&egrave;vent l&#8217;existence et l&#8217;importance du m&eacute;tissage, mais pour ce dernier,&nbsp; ce th&egrave;me constituera la probl&eacute;matique centrale de son roman <i>Marie ou de l&#8217;esclavage aux Etats-Unis<\/i> qui para&icirc;t la m&ecirc;me ann&eacute;e que <i>La d&eacute;mocratie en Am&eacute;rique<\/i>. Les deux amis avaient renonc&eacute; &agrave; publier un ouvrage commun [2] sur les Etats-Unis ; ils avaient sign&eacute; leur trait&eacute; de Tordesillas : Tocqueville traiterait des institutions am&eacute;ricaines et Beaumont des m&oelig;urs.<\/p>\n<table style=\"margin-left: 10px; margin-bottom: 10px; width: 197px; float: right;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin34\/30a.jpg\" alt=\"Gustave de Beaumont\" title=\"Gustave de Beaumont\" \/> <\/p>\n<h6>Gustave de Beaumont<br \/> Source Wikepedia<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Son roman de m&oelig;urs, que la publication de ses textes, ici, doit inciter &agrave; lire, est l&#8217;histoire de l&#8217;amour impossible d&#8217;une jeune femme &ndash; qui porte le m&ecirc;me pr&eacute;nom, Marie, que la ma&icirc;tresse, puis la femme de Tocqueville &ndash; blanche d&#8217;apparence, mais d&#8217;origine m&eacute;tiss&eacute;e puisque du sang noir coule dans ses veines&hellip;une petite quantit&eacute;, mais dans une soci&eacute;t&eacute; raciste et racialiste, une goutte de sang noir constitue une tache ind&eacute;l&eacute;bile. Le h&eacute;ros-narrateur, venu d&#8217;Europe la convainc cependant d&#8217;accepter de l&#8217;&eacute;pouser, &agrave; New York, o&ugrave; une telle alliance est th&eacute;oriquement possible. Mais le mariage est rendu impossible par une &eacute;meute raciste.<\/p>\n<p>Dans les &eacute;tats du Sud, les Noirs et m&eacute;tis n&#8217;ont aucun droit civique ; ces droits qu&#8217;ils poss&egrave;dent th&eacute;oriquement dans les Etats du Nord-Est, non esclavagistes. Mais ils ne peuvent les faire valoir sans risquer leur vie ! Ils ont le droit de vote, mais ils ne sortiraient pas vivants du bureau de vote&hellip;<\/p>\n<table style=\"margin-right: 10px; margin-bottom: 10px; width: 127px; float: left;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin34\/30b.jpg\" alt=\"James Buchanan, 15&deg; Pr&eacute;sident des Etats-Unis\" title=\"James Buchanan, 15&deg; Pr&eacute;sident des Etats-Unis\" \/> <\/p>\n<h6>James Buchanan, 15&deg; Pr&eacute;sident des Etats-Unis<br \/> Source : wikepedia<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Tocqueville et Beaumont disent leur admiration pour la d&eacute;mocratie am&eacute;ricaine, mais l&#8217;un et l&#8217;autre d&eacute;noncent qu&#8217;elle se soit &eacute;tablie sur un double crime contre l&#8217;humanit&eacute; [3]. Tocqueville est le premier &agrave; d&eacute;noncer l&#8217;esclavage en ces termes dans le courrier qu&#8217;il adresse &agrave; ses amis am&eacute;ricains, en janvier et avril 1857, lorsque le pr&eacute;sident Buchanan &eacute;tend l&#8217;esclavage aux nouveaux Etats de l&#8217;Union.<\/p>\n<p>Pour Tocqueville, comme pour Beaumont, la soci&eacute;t&eacute; am&eacute;ricaine ne sera r&eacute;concili&eacute;e avec elle-m&ecirc;me, pour former une d&eacute;mocratie v&eacute;ritablement juste et digne de ce nom que le jour o&ugrave; elle sera vraiment capable d&#8217;admettre le m&eacute;tissage. Entre l&#8217;abolition de l&#8217;esclavage et la reconnaissance des droits civils des Noirs, il fallut attendre exactement un si&egrave;cle et cent soixante-dix-sept ans se sont &eacute;coul&eacute;s entre le voyage de Beaumont et l&#8217;&eacute;lection du premier pr&eacute;sident m&eacute;tis des Etats-Unis.<\/p>\n<p>A leur retour des Etats-Unis, Tocqueville et Beaumont d&eacute;noncent ce double crime contre l&#8217;humanit&eacute; mais ne peuvent savoir ni quand, ni comment, un terme pourra &ecirc;tre mis &agrave; cette ignominie ; mais les deux sont assur&eacute;s que cela prendra beaucoup de temps et co&ucirc;tera une quantit&eacute; de sang et de larmes. Et, sur ce point, les textes de Beaumont apportent un compl&eacute;ment remarquable aux textes de Tocqueville.<\/p>\n<p>Au lecteur de d&eacute;couvrir, s&#8217;il le souhaite, le texte du roman de Beaumont d&eacute;sormais accessible sur internet.<\/p>\n<p><b>Fragment d&#8217;une lettre &agrave; son fr&egrave;re Achill <\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table style=\"margin-left: 10px; margin-bottom: 10px; width: 172px; float: right;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td>&nbsp;<img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin34\/30c.jpg\" alt=\"Carte du d&eacute;troit entre le lac Sup&eacute;rieur et le lac Huron avec le sault Sainte Marie et le poste de Michillimakinac\" title=\"Carte du d&eacute;troit entre le lac Sup&eacute;rieur et le lac Huron avec le sault Sainte Marie et le poste de Michillimakinac\" \/><\/p>\n<h6>Carte du d&eacute;troit entre le lac Sup&eacute;rieur et le lac Huron avec le sault Sainte Marie et le poste de Michillimakinac \/ dress&eacute; sur les manuscrits du D&eacute;p&ocirc;t des cartes et plans de la marine par N.B.<\/h6>\n<h6>Cr&eacute;dit BNF<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p><i>A bord du Sup&eacute;rieur, lac Michigan, 11 ao&ucirc;t 1831<\/p>\n<p>(&hellip;) A mesure qu&#8217;on avance dans le Nord, on trouve un plus grand nombre d&#8217;Indiens ou, pour mieux dire, les sauvages sont en grand nombre partout o&ugrave; les Europ&eacute;ens ne sont pas encore. Il y a du c&ocirc;t&eacute; du Saut Sainte-Marie certaines contr&eacute;es dans lesquelles les Indiens resteront encore longtemps. Les terres y sont presque st&eacute;riles ; ce ne sont que des rochers qui formeront toujours un obstacle &agrave; la culture. Du reste, il suffit que l&#8217;Europ&eacute;en paraisse dans un endroit pour que l&#8217;Indien fuie ; et ce n&#8217;est pas chez ce dernier une affaire de sentiment : il fuit parce que le gibier dont il a besoin pour vivre a fui le premier. &#8211;<\/p>\n<p>Beaucoup de personnes croient que les races indiennes sont presque an&eacute;anties et qu&#8217;il ne reste plus que quelques tribus errantes dans les for&ecirc;ts du Nord : c&#8217;est une erreur. Il y a encore trois ou quatre millions de sauvages dans le Nord seul des Etats-Unis. Il est assez difficile de juger des m&oelig;urs et du caract&egrave;re de ces sauvages par les Indiens qui se rencontrent aux environs des villes : ceux-ci ont d&eacute;j&agrave; un vernis de civilisation qui leur &ocirc;te leur originalit&eacute; primitive. Il para&icirc;t que le caract&egrave;re du sauvage qui vit tout &agrave; fait &eacute;loign&eacute; des Europ&eacute;ens est tr&egrave;s remarquable.<\/p>\n<p>Quand nous sommes arriv&eacute;s pr&egrave;s du Saut Sainte-Marie, il &eacute;tait tard. Nous sommes donc rest&eacute;s dans notre vaisseau jusqu&#8217;au lendemain matin. Le lieu o&ugrave; nous stationnions &eacute;tait charmant et pendant toute la soir&eacute;e nous avons eu concert et bal ; l&#8217;&eacute;cho de la for&ecirc;t &eacute;tait tel qu&#8217;il r&eacute;p&eacute;tait enti&egrave;rement ce que jouait le cor anglais. Pour la curiosit&eacute; du fait, j&#8217;ai voulu faire aussi de l&#8217;harmonie dans les for&ecirc;ts vierges d&#8217;Am&eacute;rique et &agrave; minuit j&#8217;ai jou&eacute; sur le pont les variations de di tanti palpiti [4]. Rien n&#8217;&eacute;gale la beaut&eacute; d&#8217;une pareille nuit. Le ciel &eacute;tait &eacute;tincelant d&#8217;&eacute;toiles qui toutes se r&eacute;fl&eacute;chissaient au fond de l&#8217;eau et on apercevait de loin en loin sur le rivage des feux d&#8217;Indiens dont un bruit insolite avait frapp&eacute; l&#8217;oreille et qui, pour la premi&egrave;re fois sans doute, entendaient les airs de Rossini et d&#8217;Auber.<\/p>\n<p>Le 6 ao&ucirc;t, de bon matin, nous sommes entr&eacute;s dans le village qui porte le nom de Saut Sainte-Marie ; on lui a donn&eacute; ce nom parce que la rivi&egrave;re qui passe pr&egrave;s de l&agrave; et qui joint le lac Sup&eacute;rieur au lac Huron, descend en cet endroit en pente assez rapide au milieu des rochers et semble ainsi sauter d&#8217;un lieu &agrave; un autre.<\/i><\/p>\n<p><i>Sainte-Marie a &eacute;t&eacute; fond&eacute;e par les Fran&ccedil;ais de m&ecirc;me que tous les autres &eacute;tablissements europ&eacute;ens qui se trouvent de ce m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute; ; il faut observer que Sainte-Marie est sur la rive gauche du fleuve et que la rive droite est celle du Canada qui autrefois appartenait &agrave; la France. Tout le monde &agrave; Sainte-Marie parle fran&ccedil;ais ; il y a l&agrave; autant d&#8217;Indiens que de Canadiens. Chaque jour les deux populations se m&ecirc;lent entre elles : cette population moiti&eacute; europ&eacute;enne moiti&eacute; indienne n&#8217;est point d&eacute;sagr&eacute;able. Il y a dans les physionomies indiennes quelque chose de farouche que ce m&eacute;lange adoucit ; les yeux du sauvage ont une vivacit&eacute; naturelle que je n&#8217;ai vue chez aucun blanc ; leur d&eacute;faut est d&#8217;&ecirc;tre en m&ecirc;me temps durs et s&eacute;v&egrave;res, mais ce feu qui brille dans leur regard est d&#8217;une grande beaut&eacute;, lorsque sans cesser d&#8217;&ecirc;tre aussi vif, il perd quelque chose de sa rudesse primitive : c&#8217;est ce qui arrive par l&#8217;union de l&#8217;Indien et de l&#8217;Europ&eacute;en. Les Canadiens appellent m&eacute;tiches (m&eacute;tis) ceux qui sortent de cette double origine. J&#8217;ai vu des jeunes filles m&eacute;tiches qui m&#8217;ont paru d&#8217;une beaut&eacute; remarquable [5].(&hellip;)<\/p>\n<p>Nous sommes all&eacute;s jusqu&#8217;&agrave; un endroit qui est appel&eacute; la Pointe-aux-Pins et o&ugrave; se trouve le commencement du lac Sup&eacute;rieur.<\/p>\n<p>Ce lac ressemble beaucoup &agrave; tous les autres. Je crois cependant que ses eaux sont les plus pures de toutes. Outre son immense &eacute;tendue, il a encore de commun avec la mer d&#8217;avoir un flux et reflux. J&#8217;ai &eacute;t&eacute; enchant&eacute; de cette promenade ; les bateliers qui nous conduisaient &eacute;taient des Canadiens d&#8217;une gaiet&eacute; charmante ; ils n&#8217;ont pas cess&eacute; de nous chanter en ramant une foule de vieilles chansons fran&ccedil;aises dont certains couplets sont tout &agrave; fait dr&ocirc;les. Le peu de temps que j&#8217;ai pass&eacute; avec les Canadiens m&#8217;a prouv&eacute; combien le caract&egrave;re national, et surtout le caract&egrave;re fran&ccedil;ais, se perd difficilement ; la gaiet&eacute; fran&ccedil;aise qu&#8217;ils ont conserv&eacute;e tout enti&egrave;re contraste singuli&egrave;rement avec le sang-froid glacial des Am&eacute;ricains. Il est aussi &agrave; remarquer que les Fran&ccedil;ais du Canada sont plus gais que nous ne le sommes maintenant en France ; la raison en est simple : leur situation a moins chang&eacute; que la n&ocirc;tre ; ils n&#8217;ont point pass&eacute; &agrave; travers notre R&eacute;volution qui a tant influ&eacute; sur la nouvelle direction que notre caract&egrave;re national a pris ils n&#8217;ont point comme nous leur attention fix&eacute;e sur des int&eacute;r&ecirc;ts politiques qui les pr&eacute;occupent exclusivement. Il est donc vrai de dire que, quant au caract&egrave;re antique de la nation, ils sont plus Fran&ccedil;ais que nous ne le sommes&hellip;<\/i><\/p>\n<p><b>FRAGMENTS&nbsp; DU&nbsp;&nbsp; JOURNAL<\/b><\/p>\n<p>Qu&eacute;bec, 26 ao&ucirc;t 1831, [entretien avec] M. Nelson [Neilson], membre du Parlement provincial &agrave; Qu&eacute;bec, l&#8217;un des commissaires envoy&eacute;s &agrave; Londres il y a trois ans pour porter la r&eacute;clamation des Canadiens contre le gouvernement britannique<\/p>\n<p>&laquo; Nous avons d&eacute;j&agrave; obtenu le redressement de quelques griefs. Quelques-uns existent encore. Mais il faudra bien que le gouvernement anglais fasse ce que nous voulons, il n&#8217;oserait pas nous refuser.<\/p>\n<p>Le Canada, qui s&#8217;efforce de devenir aussi libre que possible, ne vise pas cependant et n&#8217;a pas int&eacute;r&ecirc;t &agrave; se s&eacute;parer de l&#8217;Angleterre. Il n&#8217;est pas assez puissant pour former une nation isol&eacute;e et il tomberait imm&eacute;diatement sous la domination des Etats-Unis dans lesquels il se trouverait absorb&eacute;. Le patronage seul de l&#8217;Angleterre peut le pr&eacute;server de ce malheur. L&#8217;Angleterre n&#8217;a peut-&ecirc;tre pas un int&eacute;r&ecirc;t aussi certain &agrave; la conservation du Canada. Cette possession est pour elle un moyen d&#8217;entrer en Am&eacute;rique par le fleuve Saint-Laurent, ce qui lui serait d&#8217;un grand secours en cas de guerre avec les Etats-Unis ; de plus, le Canada lui fournit d&#8217;excellents bois de construction pour sa marine et ces bois lui manqueraient si elle &eacute;tait en guerre avec les puissances du Nord de l&#8217;Europe. Otez ces deux avantages et je ne vois dans la possession du Canada aucun profit pour l&#8217;Angleterre. Elle d&eacute;pense chaque ann&eacute;e 25 000 livres sterling pour l&#8217;entretien des troupes qui y sont, etc. Et il y a des ann&eacute;es, comme par exemple l&#8217;ann&eacute;e derni&egrave;re, o&ugrave; cette somme est doubl&eacute;e par des d&eacute;penses accidentelles. Elle ne tire aucun profit de la taxe de 2 % mise sur les marchandises venues d&#8217;Angleterre ; ce droit est &eacute;tabli au profit de la colonie elle-m&ecirc;me. C&#8217;est le seul imp&ocirc;t indirect qui soit pay&eacute; et il a pour objet de couvrir les frais d&#8217;administration. Du reste, le caract&egrave;re du gouvernement anglais est de prendre le plus qu&#8217;il peut et de n&#8217;abandonner jamais, quoi qu&#8217;il lui en co&ucirc;te. On aurait tort de penser que la conservation du Canada est favorable &agrave; son commerce. Quand bien m&ecirc;me il n&#8217;y aurait pas pour le Canada n&eacute;cessit&eacute; de se fournir chez les marchands anglais, il le ferait tout de m&ecirc;me, parce que les marchandises anglaises sont meilleur march&eacute; que toutes les autres. C&#8217;est ainsi que l&#8217;Angleterre n&#8217;a rien perdu sous ce rapport &agrave; l&#8217;&eacute;mancipation des Etats-Unis. Il est de fait, au contraire, que, depuis que les Etats-Unis sont libres, leur commerce avec la Grande-Bretagne s&#8217;est consid&eacute;rablement accru.<\/p>\n<p>Le Canada est dans un &eacute;tat de prosp&eacute;rit&eacute; manifeste et croissante. L&#8217;instruction publique et primaire y a enfin, depuis trois ans, pris un essor qui ne fera qu&#8217;augmenter. Sur 600 000 habitants du Bas-Canada, il y a 60 000 enfants dans les &eacute;coles. Nous avons pour cela fait de grandes d&eacute;penses : partout on a fait construire des &eacute;difices pour servir d&#8217;institutions et nous mettons un ma&icirc;tre d&#8217;&eacute;cole dans chaque paroisse.<\/p>\n<p>La culture des terres, la construction des routes et en g&eacute;n&eacute;ral l&#8217;am&eacute;lioration mat&eacute;rielle du pays font aussi de rapides progr&egrave;s : cela est d&ucirc; en grande partie &agrave; la conduite du gouvernement anglais vis-&agrave;-vis de la population. Ce gouvernement a abandonn&eacute; les habitants &agrave; eux-m&ecirc;mes, &agrave; leur propre industrie, &agrave; leurs propres forces ; autrefois, sous le gouvernement fran&ccedil;ais, rien ne se faisait sans la direction de l&#8217;autorit&eacute; ; chacun comptait ainsi sur l&#8217;appui du gouvernement pour des choses o&ugrave; v&eacute;ritablement le gouvernement ne saurait &ecirc;tre bon juge. Tout alors se faisait mal et &agrave; grands frais. L&#8217;int&eacute;r&ecirc;t individuel livr&eacute; &agrave; ses inspirations personnelles comprend bien mieux ce qu&#8217;il doit faire et ici son succ&egrave;s est complet ; l&#8217;administration ne se m&ecirc;le de rien, chaque paroisse se gouverne comme elle l&#8217;entend. Elle n&#8217;a du reste ni officiers publics, ni magistrats, ni conseils, etc. La grande autorit&eacute; parmi les habitants de la campagne, c&#8217;est l&#8217;opinion publique : c&#8217;est une force &agrave; laquelle chacun se soumet sans murmures et elle r&egrave;gne sur la population en souveraine. La seule personne qui, dans la paroisse, ait un caract&egrave;re public, est le commandant de la milice, auquel on a conf&eacute;r&eacute; quelques attributions de police judiciaire; ainsi il arr&ecirc;te les coupables d&#8217;un crime en cas de flagrant d&eacute;lit ou bien sur un mandat des magistrats. II remplit en plus l&#8217;office de constable.<\/p>\n<table style=\"margin-left: 10px; margin-bottom: 10px; width: 204px; float: right;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin34\/30d.jpg\" alt=\"Habit de milice s&eacute;dentaire francophone de 1812\/1813\" title=\"Habit de milice s&eacute;dentaire francophone de 1812\/1813\" \/><\/p>\n<h6><a href=\"http:\/\/srbc1837.wordpress.com\/2011\/11\/07\/habit-de-milice-sedentaire-francophone-de-1812\/\">Tir&eacute; du site de la soci&eacute;t&eacute; de reconstitution du Bas-canada<\/a><\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Il a peu d&#8217;occasions d&#8217;exercer ces derni&egrave;res fonctions, car la population des campagnes est honn&ecirc;te et singuli&egrave;rement morale ; elle est toute canadienne ; en cela, elle diff&egrave;re beaucoup des Canadiens appartenant a la classe moyenne et qu&#8217;on trouve dans les villes. Chez ceux-ci les m&oelig;urs sont tr&egrave;s rel&acirc;ch&eacute;es; dans les campagnes, au contraire, la puret&eacute; des m&oelig;urs est g&eacute;n&eacute;rale. Je ne sache pas qu&#8217;il n&#8217;y ait jamais exist&eacute; un enfant naturel ; rien n&#8217;est plus rare que d&#8217;y voir commettre un vol ou un d&eacute;lit d&#8217;une autre nature. Celui qui s&#8217;en rend coupable est &agrave; jamais repouss&eacute; de la soci&eacute;t&eacute; canadienne. II n&#8217;a ni indulgence ni pardon &agrave; esp&eacute;rer. On con&ccedil;oit quelle doit &ecirc;tre la puissance de ce lien form&eacute; par l&#8217;opinion publique.<\/p>\n<p>Cette soci&eacute;t&eacute;, la plus morale peut-&ecirc;tre qui existe, est aussi la plus heureuse: on lui reproche d&#8217;&ecirc;tre stationnaire, de s&#8217;agglom&eacute;rer dans un m&ecirc;me lieu, sans songer qu&#8217;un jour le terrain lui manquera. On a raison de lui faire ce reproche. Mais cet &eacute;tat stationnaire est un des &eacute;l&eacute;ments de son bonheur pr&eacute;sent: chacun est attach&eacute; au lieu qui l&#8217;a vu na&icirc;tre. Ce n&#8217;est plus cette soci&eacute;t&eacute; am&eacute;ricaine, errante, vagabonde, courant d&#8217;un lieu &agrave; un autre, allant partout o&ugrave; l&#8217;int&eacute;r&ecirc;t l&#8217;appelle et abandonnant le sol natal, sa famille, ses amis, pour un gain de quelques dollars. Ici le fils tient &agrave; la terre que ses p&egrave;res ont poss&eacute;d&eacute;e; rien ne peut le d&eacute;cider &agrave; l&#8217;ali&eacute;ner. Tous veulent rester au sein de la famille; aucun ne songe &agrave; gagner de l&#8217;argent; on travaille pour vivre, mais on consid&egrave;re surtout que la vie consiste dans les relations de famille, dans les souvenirs, dans l&#8217;estime de vieux amis. A vrai dire, <i>chaque paroisse est une famille<\/i>. Il ne faut point chercher ici l&#8217;esprit mercantile et industriel des Etats-Unis. Dans&nbsp; ce&nbsp; dernier pays,&nbsp; les premiers&nbsp; arriv&eacute;s&nbsp; servent&nbsp; d&#8217;aubergistes&nbsp; aux nouveaux venus et se font bien payer. Ici on ne conna&icirc;t point une pareille industrie ; et celui qui vient trouve, non des aubergistes, mais des hommes hospitaliers. Les Canadiens vivent entre eux comme des fr&egrave;res. L&#8217;un d&#8217;eux perd-il un de ses bestiaux ? Tout le monde se cotise pour l&#8217;indemniser. Un autre a-t-il besoin d&#8217;un outil pour travailler?&nbsp; On le lui donne &agrave; frais communs. Le feu consume-t-il la maison de celui-ci ? Tout le monde se met &agrave; l&#8217;ouvrage et, en quelques jours, la maison est reb&acirc;tie. Lorsque je vois ces m&oelig;urs antiques chez un peuple sorti de France, il me semble que <i>la vieille France<\/i>, c&#8217;est le Canada, tandis que votre France, c&#8217;est <i>la<\/i> <i>nouvelle<\/i>. Le voisinage des villes dans lesquelles la corruption est si grande a&nbsp; peu d&#8217;influence sur nos campagnes.&nbsp; Voici pourquoi : l&#8217;habitant des campagnes peut se passer enti&egrave;rement de la ville ; il trouve dans les produits de la terre de quoi se nourrir ; et, quant &agrave; ses v&ecirc;tements, il les fabrique tous lui-m&ecirc;me. Chaque cultivateur est en m&ecirc;me temps tisserand, fabricant d&#8217;&eacute;toffes (j&#8217;ai vu moi-m&ecirc;me, G. B., dans la maison d&#8217;un Canadien,&nbsp; des&nbsp; couvertures,&nbsp; des&nbsp; habits,&nbsp; des tapis&nbsp; que&nbsp; le&nbsp; cultivateur avait fabriqu&eacute;s lui-m&ecirc;me ainsi que ses souliers).<\/p>\n<p>La&nbsp; population&nbsp; canadienne&nbsp; est tr&egrave;s religieuse ; le&nbsp; clerg&eacute; catholique a sur elle une grande influence. Il est tr&egrave;s respect&eacute; et m&eacute;rite de l&#8217;&ecirc;tre. Je suis protestant, mais il ne m&#8217;en co&ucirc;te nullement de rendre cette justice aux ministres catholiques.&nbsp; Ils sont du reste enti&egrave;rement d&eacute;vou&eacute;s aux int&eacute;r&ecirc;ts de la population ; et, comme cette population est compos&eacute;e des vaincus, comme elle a toujours une sorte de lutte &agrave; soutenir contre le gouvernement qui lui accorde ou lui refuse ce qu&#8217;elle demande, le clerg&eacute; la soutient de tout son pouvoir contre l&#8217;autorit&eacute; ; ici, les pr&ecirc;tres catholiques sont les lib&eacute;raux, les d&eacute;mocrates. Il n&#8217;y a du reste aucune animosit&eacute; entre les deux religions : j&#8217;ai &eacute;t&eacute; &eacute;lu membre du parlement provincial par des catholiques, bien que je sois protestant.<\/p>\n<p>Le clerg&eacute; catholique contribuera beaucoup &agrave; maintenir la langue fran&ccedil;aise parmi la population, si toutefois elle se maintient, ce que je ne pense pas (moi, je pense le contraire). La langue qui, en d&eacute;finitive, restera la derni&egrave;re est celle dont on a un besoin positif pour toutes ses affaires et les relations sociales; or <i>le commerce<\/i> ne se fait qu&#8217;en langue anglaise. Cette n&eacute;cessit&eacute; de parler, d&#8217;&eacute;crire l&#8217;anglais pour toutes les choses d&#8217;int&eacute;r&ecirc;t r&eacute;el, finira par donner &agrave; la langue anglaise la pr&eacute;&eacute;minence (les raisons &agrave; y opposer sont que les neuf dixi&egrave;mes de la population parlent fran&ccedil;ais et&nbsp; que c&#8217;est un besoin pour les neuf dixi&egrave;mes de parler une langue qu&#8217;ils savent ; qu&#8217;ils n&#8217;entendront jamais une autre langue dans leurs &eacute;glises; qu&#8217;ils ont des &eacute;coles o&ugrave; on leur apprendra &agrave; lire et &agrave; &eacute;crire en fran&ccedil;ais ; que, lorsqu&#8217;ils seront instruits et feront le commerce concurremment avec les Anglais, ils formeront une immense majorit&eacute; &eacute;clair&eacute;e dans laquelle la langue de la minorit&eacute; s&#8217;absorbera).<\/p>\n<p>Les Canadiens tiennent beaucoup &agrave; leur langage; une motion faite il y a quelque temps par un membre du parlement anglais avait pour objet d&#8217;imposer la langue anglaise au Canada, par exemple dans les tribunaux, etc. Les Canadiens ont vivement r&eacute;clam&eacute; et la proposition n&#8217;a pas eu de suite [6].<\/p>\n<p>On parle quelquefois de la soci&eacute;t&eacute; canadienne comme d&#8217;une soci&eacute;t&eacute; chez laquelle s&#8217;est r&eacute;fugi&eacute;e l&#8217;ancienne f&eacute;odalit&eacute; fran&ccedil;aise dans toute sa puret&eacute;. Cette opinion n&#8217;a aucune esp&egrave;ce de fondement. Il n&#8217;y a de f&eacute;odal que les mots. Un individu qui poss&egrave;de 90 arpents de terre paie 8 francs chaque ann&eacute;e de redevance &agrave; celui de qui il tient cette terre : voil&agrave; tout le droit du seigneur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table style=\"width: 267px; float: left;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin34\/30e.jpg\" alt=\"Moulin de Beaumont\" title=\"Moulin de Beaumont\" \/><\/p>\n<h6>Moulin de Beaumont<br \/>cr&eacute;dit: Paul St-Arnaud<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Chacun porte son grain &agrave; moudre au moulin du seigneur qui prend <i>chaque quatorzi&egrave;me minot<\/i> pour prix de la mouture. Mais chacun y trouve un profit ; car, aux Etats-Unis par exemple, le meunier prend non la quatorzi&egrave;me, mais bien la douzi&egrave;me partie du grain. Ajoutez &agrave; cela que le seigneur est forc&eacute; de construire un moulin pour ses tenanciers dans quelque pays que ce soit, avantage tr&egrave;s grand dans un pays nouveau. Malgr&eacute; cet &eacute;tat de choses, et quoique le peuple soit dans le fait tr&egrave;s content de sa position, il y a dans son esprit un souvenir tr&egrave;s vif de la f&eacute;odalit&eacute; et on le verrait se lever en masse s&#8217;il croyait que cette f&eacute;odalit&eacute; est son &eacute;tat actuel. Quand un habitant des campagnes parle d&#8217;une chose qu&#8217;il consid&egrave;re comme un grand malheur, comme une affreuse calamit&eacute;, il prononce le mot de <i>taille<\/i> [7].<\/p>\n<table style=\"margin-right: 10px; margin-bottom: 10px; width: 250px; float: right;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin34\/30f.jpg\" alt=\"L'auteur sur le site du manoir de Beaumont\" title=\"L'auteur sur le site du manoir de Beaumont\" \/> <\/p>\n<h6>L&#8217;auteur sur le site du manoir de Beaumont<br \/>Cr&eacute;dit Jean Louis Benoit<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Il n&#8217;y a plus rien de f&eacute;odal dans les lois. Nos lois sont fran&ccedil;aises et anglaises : nous avons le droit civil fran&ccedil;ais, l&#8217;ancienne coutume de Paris, et les lois criminelles d&#8217;Angleterre, le jury en mati&egrave;re criminelle et les juges en mati&egrave;re civile. En g&eacute;n&eacute;ral nos juges sont <i>des Anglais<\/i>. L&#8217;un d&#8217;eux &agrave; Qu&eacute;bec est canadien ; il y a trois Anglais pour un Canadien. Les habitants concourent presque tous &agrave; l&#8217;&eacute;lection des membres du parlement provincial ; il suffit pour &ecirc;tre &eacute;lecteur de jouir d&#8217;un revenu foncier de 40 francs environ. Les Canadiens se montrent en g&eacute;n&eacute;ral tr&egrave;s jaloux d&#8217;exercer ce droit politique et on voit quelquefois une &eacute;lection contest&eacute;e pendant quinze jours sans que le z&egrave;le des &eacute;lecteurs se refroidisse ; la majorit&eacute; dans le parlement provincial est, sans aucune contradiction, canadienne.<\/p>\n<p>Comme nous nous promenions avec M. Neilson dans un village habit&eacute; par des Indiens (Hurons), &agrave; Lorette, &agrave; deux lieues de Qu&eacute;bec : Ces Indiens, nous a-t-il dit, quoique vivant &agrave; c&ocirc;t&eacute; des Europ&eacute;ens, conservent leurs m&oelig;urs et leurs anciennes habitudes ; ils se croient bien sup&eacute;rieurs aux Europ&eacute;ens ; ils consid&egrave;rent le travail comme d&eacute;shonorant ; ils vivent de chasse et de p&ecirc;che ; quelques-uns font un peu de commerce ; mais aucun ne se plie &agrave; des habitudes de travail r&eacute;gulier. Du reste, leur race se m&ecirc;le chaque jour avec la race blanche (les m&eacute;tis sont appel&eacute;s <i>bois-br&ucirc;l&eacute;s<\/i>). Tr&egrave;s jolie Indienne vue &agrave; Qu&eacute;bec et retrouv&eacute;e &agrave; Lorette. Visite &agrave; leur chef. Ses m&eacute;dailles ; portrait du roi d&#8217;Angleterre donn&eacute; par lui-m&ecirc;me en 1826 ou 1827.<\/p>\n<p>Les Indiens n&#8217;ont d&#8217;autre d&eacute;faut que de s&#8217;enivrer (le chef indien &agrave; qui nous rendons visite compl&egrave;tement ivre).<\/p>\n<p>M. Neilson, de qui nous tenons tous ces d&eacute;tails, est tout d&eacute;vou&eacute; &agrave; la population canadienne. Il passe m&ecirc;me aux yeux des Anglais et du gouvernement pour un d&eacute;magogue. Cependant il est Ecossais de naissance et ce fait rend sa position incompl&egrave;te. Il ne peut d&eacute;sirer que les Canadiens forment une <i>nation &agrave; part<\/i>, car il n&#8217;en serait pas. Il ne pourrait en &ecirc;tre qu&#8217;en reniant la sienne. Du reste, c&#8217;est probablement &agrave; raison de cette situation mixte qu&#8217;il a &eacute;t&eacute; choisi par les Canadiens pour leur servir d&#8217;organe aupr&egrave;s du gouvernement auquel il devait inspirer plus de confiance.<\/p>\n<p>Les Indiens conservent une grande v&eacute;n&eacute;ration pour le souvenir des J&eacute;suites. Voici le lieu qu&#8217;ils habitaient &agrave; Lorette : ce lieu est pour les Indiens un lieu sacr&eacute;. Si les J&eacute;suites n&#8217;avaient jamais fait nulle part dans le monde plus de mal que dans le Canada, tout le monde devrait b&eacute;nir leur m&eacute;moire.<\/p>\n<p>D. &mdash; Le gouvernement anglais laisserait-il des Fran&ccedil;ais venir s&#8217;&eacute;tablir dans le Canada ?<\/p>\n<p>R. &mdash; Oui. Autrefois cela n&#8217;e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; possible, on n&#8217;y recevait point les &eacute;trangers. L&#8217;ann&eacute;e derni&egrave;re, une loi a pass&eacute;, par laquelle tous les &eacute;trangers sont re&ccedil;us et obtiennent au bout de sept ans de r&eacute;sidence des lettres de naturalisation. Des Fran&ccedil;ais qui viendraient ici trouveraient facilement &agrave; s&#8217;y &eacute;tablir : ou ils ach&egrave;teraient des terres &agrave; 3 francs l&#8217;arpent, ou ils obtiendraient de quelque seigneur la concession de vastes &eacute;tendues de terrain moyennant la redevance dont j&#8217;ai parl&eacute; plus haut.<\/p>\n<p>Il y a, dans les habitants des campagnes, les germes de tous les sentiments qui conduisent un peuple &agrave; secouer le joug. Nous nous sommes mis en rapport avec eux (promenades &agrave; cheval, conversations sous divers pr&eacute;textes&#8230;).<\/p>\n<p>D. &mdash; Pourquoi restez-vous si serr&eacute;s au lieu de vous &eacute;tendre dans le pays ?<\/p>\n<p>R. &mdash; Nous avons tort, nous sentons bien que nous finirons par &ecirc;tre envelopp&eacute;s par les Anglais ; il y a d&eacute;j&agrave; l&agrave; tout pr&egrave;s des bas de soie (Irlandais et Ecossais &eacute;migrants) qui viennent d&#8217;arriver [8]. Mais que voulez-vous ? Nous sommes n&eacute;s l&agrave; ; on a ses parents, ses amis, son champ, dans un endroit, on ne saurait aller ailleurs.<\/p>\n<p>D. &mdash; Mais ceci n&#8217;est pas raisonnable. Avant tout, il faut vivre. Vous &ecirc;tes heureux aujourd&#8217;hui ; mais le champ qui vous suffit aujourd&#8217;hui sera insuffisant lorsque votre famille sera doubl&eacute;e ou tripl&eacute;e. Alors vous voudrez avancer dans les terres, mais d&eacute;j&agrave; elles seront prises. Vous voyez bien qu&#8217;il faut vous en emparer les premiers, sans quoi votre bonheur n&#8217;a point d&#8217;avenir.<\/p>\n<p>R. &mdash; C&#8217;est vrai, nous avons tort, nous serions mieux en faisant comme vous dites. Mais pourquoi que vous gardez votre femme, quoique celle de votre voisin soit plus jolie ? Et puis, voyez-vous, le gouvernement n&#8217;est pas canadien, les Anglais sont les ma&icirc;tres. Il donne tout &agrave; ses favoris. Heureusement nous avons dans la chambre des hommes solides qui nous d&eacute;fendent ; ceux-l&agrave; sont des bons.<\/p>\n<p>Parlez-moi de M. Neilson ; oh ! le brave homme ! il a sacrifi&eacute; pour nous plus de 600 louis (long &eacute;loge de M.&nbsp; Neilson).<\/p>\n<p>D. &mdash; Pourquoi au lieu d&#8217;aller, vous, jeune homme, travailler &agrave; la ville comme ouvrier &agrave; la journ&eacute;e, n&#8217;allez-vous pas dans les terres cultiver celles qui vous seraient conc&eacute;d&eacute;es ?<\/p>\n<p>R. &mdash; Je ferais mieux en agissant ainsi. Il y en a quelques-uns qui ont agi de la sorte et, &agrave; pr&eacute;sent, ils sont riches. Mais, moi, je suis l&agrave; et j&#8217;y reste. Je crois que nous avons peur de nous enrichir.<\/p>\n<p>D. &mdash; Est-ce que vous avez peur de payer le droit du seigneur ?<\/p>\n<p>R. &mdash; J&#8217;aimerais mieux &ecirc;tre seigneur que de payer le droit. C&#8217;est bien commode de se promener la canne &agrave; la main et de toucher tous les ans 5 ou 600 louis sans rien faire (comme M. Duchesnay [9], seigneur du lieu). Et puis, il faut que nous allions porter notre bl&eacute; &agrave; son moulin, sans quoi nous payons l&#8217;amende. Il y a aussi le cur&eacute;, &agrave; qui il faut donner la vingt-quatri&egrave;me partie de la r&eacute;colte, sans compter que, pour un service, il vous a bient&ocirc;t gagn&eacute; 5 ou 6 piastres (25 ou 30 francs).<\/p>\n<p>D. &mdash; Ce n&#8217;est pas la question : vous voudriez &ecirc;tre seigneur, vous ne l&#8217;&ecirc;tes pas. Ne vaudrait-il pas mieux &ecirc;tre propri&eacute;taire que d&#8217;&ecirc;tre ouvrier ?<\/p>\n<p>R. &mdash; C&#8217;est vrai, car, apr&egrave;s tout, le seigneur n&#8217;est rien. Si on m&#8217;&ocirc;te son chapeau, je lui &ocirc;te le mien ; il a son banc dans l&#8217;&eacute;glise, moi, j&#8217;ai le mien aussi. Je ne lui dois rien. (Il est &eacute;vident que ce qui froisse l&#8217;esprit des habitants dans le <i>seigneur<\/i>, c&#8217;est l&#8217;id&eacute;e qu&#8217;il est riche sans rien faire, sans compter le souvenir de la f&eacute;odalit&eacute; qui est encore dans toutes les t&ecirc;tes et qu&#8217;on pourrait exploiter avec beaucoup de succ&egrave;s, si on voulait <i>faire de la R&eacute;volution<\/i> dans le Canada.)<\/p>\n<p>Il y a sur la rive droite du Saint-Laurent une paroisse consid&eacute;rable du nom de Beaumont, fond&eacute;e par un seigneur de ce nom, et aux Trois-Rivi&egrave;res il existe encore des Salaberry3. Tous ces noms de paroisses sont ceux <i>d&#8217;officiers fran&ccedil;ais<\/i> qui, lors de la conqu&ecirc;te, se sont empar&eacute;s du sol.<\/p>\n<p>Il y aurait au Canada un grand r&ocirc;le &agrave; jouer tout &agrave; la fois noble, honorable et dangereux. Ce serait celui d&#8217;un homme se consacrant tout entier &agrave; la population canadienne, vivant pour ses int&eacute;r&ecirc;ts, excitant ses passions pour conserver son existence, se constituant le conseil d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; et gratuit de tous ses membres, se m&ecirc;lant enti&egrave;rement parmi eux ; l&#8217;adversaire du gouvernement, chaque fois que l&#8217;occasion de l&#8217;attaquer se pr&eacute;senterait, obtenant mille concessions des gouvernants ; demandant toujours davantage et, quand les passions du ma&icirc;tre et des sujets seraient irrit&eacute;es, lorsque le peuple serait &eacute;clair&eacute; sur ses v&eacute;ritables int&eacute;r&ecirc;ts, pronon&ccedil;ant &agrave; haute voix les mots d&#8217;ind&eacute;pendance et de <i>libert&eacute;<\/i> !!!<\/p>\n<p><b>Lettre &agrave; son p&egrave;re<\/b><\/p>\n<p><i>Albany, 5 septembre 1831.<\/p>\n<p>Avant de vous raconter, mon cher p&egrave;re, les d&eacute;tails de mon voyage dans le Canada et ceux de mon retour &agrave; Albany, il faut que je vous exprime de suite toute la joie que j&#8217;ai &eacute;prouv&eacute;e en arrivant dans cette derni&egrave;re ville. J&#8217;y ai trouv&eacute; une lettre de vous, dans laquelle Eug&eacute;nie avait &eacute;crit une page, une autre lettre de Jules et une troisi&egrave;me d&#8217;Achille. Je vois qu&#8217;&agrave; cette &eacute;poque (mois de juin) tout le monde allait bien, sauf les anxi&eacute;t&eacute;s que vous &eacute;prouviez tous sur l&#8217;avenir politique de la France. Vous ne pouvez avoir une id&eacute;e du bonheur que font &eacute;prouver des lettres &agrave; celui qui est si loin de tous ceux qu&#8217;il aime. Quoique fr&egrave;res et s&oelig;ur se joignent &agrave; vous pour m&#8217;&eacute;crire de bonnes lettres, je trouve toujours qu&#8217;on ne m&#8217;&eacute;crit pas assez. Du reste, il y a &agrave; cet &eacute;gard un peu de ma faute : je vois par la lettre d&#8217;Achille que vous &ecirc;tes dans la persuasion qu&#8217;il ne part du Havre que deux paquebots par mois, l&#8217;un le 15, l&#8217;autre le 1er. Cela &eacute;tait ainsi, il y a quelques mois. Mais j&#8217;aurais d&ucirc; vous r&eacute;p&eacute;ter mille et mille fois que maintenant il part r&eacute;guli&egrave;rement tous les mois trois paquebots, l&#8217;un le 1er du mois, l&#8217;autre le 10, le troisi&egrave;me le 20. Alors m&ecirc;me qu&#8217;il n&#8217;en partirait que deux et m&ecirc;me qu&#8217;un seul, ce ne serait pas une raison pour n&#8217;&eacute;crire qu&#8217;une ou deux fois dans le cours du mois. Si, lorsqu&#8217;on omet d&#8217;&eacute;crire un certain jour, on faisait le jour suivant une lettre longue en proportion, j&#8217;admettrais volontiers ce calcul. Mais c&#8217;est ce qui n&#8217;arrive pas ; en g&eacute;n&eacute;ral, les lettres se remplissent de tout ce qui dans le moment excite l&#8217;int&eacute;r&ecirc;t et l&#8217;attention. Un &eacute;v&eacute;nement qui aujourd&#8217;hui fait quelque impression et para&icirc;t digne d&#8217;une mention n&#8217;est plus huit jours apr&egrave;s qu&#8217;un pass&eacute; sans couleur et dont on conserve &agrave; peine le souvenir. Cependant le moindre des int&eacute;r&ecirc;ts qui vous occupent, tout ce qui se passe dans notre arrondissement, dans notre petite commune de Beaumont-la-Chartre, me touche plus vivement que les destin&eacute;es de l&#8217;Am&eacute;rique et je vous assure que je suis plus curieux de savoir si vous &ecirc;tes content de votre sous-pr&eacute;fet, de votre juge de paix et de votre cuisini&egrave;re que d&#8217;apprendre le r&eacute;sultat de la querelle des Russes et des Polonais. J&#8217;avoue cependant que dans ce moment la politique ext&eacute;rieure est de nature &agrave; nous pr&eacute;occuper vivement.<\/p>\n<p>Dans deux jours nous serons &agrave; Boston. Mais avant de vous parler des villes o&ugrave; je dois aller, il faut que je vous dise quelques mots de celles que j&#8217;ai d&eacute;j&agrave; visit&eacute;es. Ma derni&egrave;re lettre est partie de Montr&eacute;al au moment o&ugrave; j&#8217;y arrivais. Nous avons fort peu s&eacute;journ&eacute; dans cette ville. Elle est grande, situ&eacute;e dans une &icirc;le au milieu du fleuve Saint-Laurent. Elle contient de 25 &agrave; 30 000 habitants ; c&#8217;est la plus grande ville du Canada ; ce n&#8217;est cependant pas la capitale.<\/p>\n<p>Nous avions une lettre pour le sup&eacute;rieur du s&eacute;minaire de Montr&eacute;al [10] : nous avons trouv&eacute; un Fran&ccedil;ais tr&egrave;s aimable et fort distingu&eacute; ; c&#8217;est un eccl&eacute;siastique venu il y a quatre ans de Saint-Sulpice. Il nous a fort bien accueillis et nous a donn&eacute; sur le Canada beaucoup de renseignements pr&eacute;cieux. Ce pays excitait vivement notre int&eacute;r&ecirc;t : sur 900 000 habitants, plus de 800 000 sont Fran&ccedil;ais3 ; soumis &agrave; la domination anglaise depuis que le honteux trait&eacute; de 1763 a c&eacute;d&eacute; le Canada &agrave; l&#8217;Angleterre, les Canadiens n&#8217;ont pas cess&eacute; de former une population &agrave; part, enti&egrave;rement distincte de la population anglaise qui cherche &agrave; s&#8217;introduire parmi eux. Ils conservent leur langage, leurs m&oelig;urs et leur nationalit&eacute;. Le gouvernement anglais est tr&egrave;s doux et n&#8217;a rien de tyrannique, mais son tort est d&#8217;&ecirc;tre celui du vainqueur sur le vaincu. Celui-ci ne saurait oublier sa d&eacute;faite alors m&ecirc;me que le premier ne se souviendrait plus de sa victoire.<\/p>\n<p>Il y a au Canada des germes de m&eacute;contentement, de malaise, d&#8217;hostilit&eacute; contre l&#8217;Angleterre. Le peuple proprement dit ne se rend pas bien compte de ce qu&#8217;il sent ; mais la classe &eacute;clair&eacute;e qui n&#8217;est pas encore tr&egrave;s nombreuse prend le soin de le diriger et de fournir des raisonnements &agrave; ses passions.<\/p>\n<p>Il est impossible d&#8217;imaginer une population plus heureuse que celle des campagnes dans le Canada. Il r&egrave;gne dans tous les villages une puret&eacute; de m&oelig;urs qu&#8217;on croirait fabuleuse si on en parlait dans nos villes d&#8217;Europe. L&agrave;, c&#8217;est chose inconnue que l&#8217;existence d&#8217;un crime ou un outrage aux bonnes m&oelig;urs. Il n&#8217;y a dans la paroisse d&#8217;autre fonctionnaire public que le cur&eacute; ; sa morale fait toute la police de l&#8217;endroit ; il y a unit&eacute; de religion, tous sont catholiques. Il reste encore parmi eux quelques traces de la f&eacute;odalit&eacute; : les terres sont toutes divis&eacute;es en seigneuries et chaque tenancier est oblig&eacute; de payer une redevance au seigneur. Cette redevance est minime ; c&#8217;est par exemple 5 ou 6 francs pour une &eacute;tendue de 90 arpents. Le seigneur a un banc privil&eacute;gi&eacute; &agrave; l&#8217;&eacute;glise ; except&eacute; cela, le seigneur ne l&#8217;est que de nom et il n&#8217;a absolument aucun privil&egrave;ge. Le cur&eacute; re&ccedil;oit la d&icirc;me de la r&eacute;colte : elle consiste dans la vingt-sixi&egrave;me partie. Cet &eacute;tat de choses est tout entier dans l&#8217;int&eacute;r&ecirc;t des habitants qui n&#8217;ont aucun imp&ocirc;t &agrave; payer. Nous en avons visit&eacute; quelques-uns. Il r&egrave;gne dans leur habitation et dans tout ce qui les environne un air d&#8217;aisance et de bien-&ecirc;tre qui annonce un &eacute;tat tout &agrave; fait heureux. Mais leur bonheur n&#8217;aura peut-&ecirc;tre pas une longue dur&eacute;e. Chaque ann&eacute;e, il arrive d&#8217;Angleterre, d&#8217;Irlande et d&#8217;Ecosse, une foule d&#8217;aventuriers qui viennent chercher en Am&eacute;rique des terres &agrave; bon march&eacute;. Le gouvernement anglais, qui a int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ce que la population anglaise s&#8217;accroisse dans le Canada, les dirige tant qu&#8217;il peut de ce c&ocirc;t&eacute;, de sorte qu&#8217;aux premiers jours les pauvres Canadiens seront, s&#8217;ils n&#8217;y prennent garde, envelopp&eacute;s de toutes parts par une majorit&eacute; &eacute;trang&egrave;re, dans laquelle ils seront bient&ocirc;t absorb&eacute;s. Ce qui augmente le danger, c&#8217;est que la classe riche au Canada est tout anglaise : les Anglais y tiennent entre leurs mains le haut commerce et l&#8217;industrie ; ils remplissent les deux grandes villes de ce pays, Qu&eacute;bec et Montr&eacute;al. Ils font tous leurs efforts pour &eacute;craser la population canadienne dont ils m&eacute;prisent la pauvret&eacute; et dont ils ne comprennent pas le bonheur.<\/p>\n<p>Ce mouvement d&#8217;&eacute;migration de la Grande-Bretagne continuera &agrave; moins que la paix de l&#8217;Europe ne soit troubl&eacute;e. Les Canadiens en sont d&eacute;j&agrave; alarm&eacute;s ; d&eacute;j&agrave; on s&#8217;efforce de r&eacute;pandre parmi eux les lumi&egrave;res de l&#8217;instruction, afin de les mettre plus &agrave; m&ecirc;me de comprendre leurs int&eacute;r&ecirc;ts politiques. Le clerg&eacute; est tout entier opposant au gouvernement : il est curieux de voir de bons cur&eacute;s de campagne dans le genre du cur&eacute; de Mar&ccedil;on ou de celui de Beaumont-la-Chartre faisant du lib&eacute;ralisme et parlant comme des d&eacute;magogues. Il est probable que tout cela finira par une lutte violente ; mais il serait difficile de pr&eacute;voir quelle est celle des deux populations (anglaise ou canadienne) qui l&#8217;emportera sur l&#8217;autre.<\/p>\n<p>Le 24 ao&ucirc;t, nous avons quitt&eacute; Montr&eacute;al et nous sommes embarqu&eacute;s sur le John-Molson, tr&egrave;s beau bateau &agrave; vapeur qui nous a conduits &agrave; Qu&eacute;bec en moins de vingt-quatre heures (il y a environ 60 lieues).<\/p>\n<p>Il est impossible d&#8217;imaginer un fleuve plus beau que le Saint-Laurent. Au fait, c&#8217;est le plus grand qu&#8217;on connaisse : &agrave; 10 lieues de Qu&eacute;bec, il prend 7 lieues de largeur et les conserve pendant 50 lieues, apr&egrave;s quoi il s&#8217;&eacute;tend encore davantage jusqu&#8217;&agrave; ce qu&#8217;il se confonde enti&egrave;rement avec la mer. La situation de Qu&eacute;bec est tr&egrave;s pittoresque ; elle est b&acirc;tie sur le Cap Diamant ; les Fran&ccedil;ais, qui en sont les fondateurs, l&#8217;avaient fortifi&eacute;e ; le gouvernement anglais fait travailler encore chaque jour &agrave; la citadelle qui nous a paru tr&egrave;s forte. Qu&eacute;bec est la capitale du Canada et le si&egrave;ge de l&#8217;administration anglaise. Il y reste constamment une garnison nombreuse ; c&#8217;est l&#8217;Angleterre qui en paie les frais. La conservation du Canada lui co&ucirc;te chaque ann&eacute;e plus de 6 millions : mais elle le conserve n&eacute;anmoins parce que cette colonie lui est d&#8217;une grande utilit&eacute; politique, notamment &agrave; raison des bois de construction qu&#8217;elle lui fournit en tout temps pour ses vaisseaux.<\/p>\n<p>Le pays que j&#8217;ai vu au Canada m&#8217;a paru avoir un caract&egrave;re particulier. Ordinairement les pays fertiles, ceux o&ugrave; la culture des terres est la plus productive, sont peu agr&eacute;ables &agrave; voir et, par compensation, les pays tr&egrave;s pittoresques sont ordinairement ceux dont on tire le moins de profit r&eacute;el. Les bords du Saint-Laurent ont le double avantage d&#8217;&ecirc;tre d&#8217;une fertilit&eacute; rare et de pr&eacute;senter le plus grand et le plus magnifique spectacle qu&#8217;on puisse imaginer : &agrave; droite et &agrave; gauche on voit des plaines couvertes de moissons, au milieu desquelles le fleuve prom&egrave;ne ses vastes eaux et de chaque c&ocirc;t&eacute; de hautes montagnes, au pied desquelles s&#8217;arr&ecirc;te la culture, forment dans le lointain une grande ombre au tableau.<\/p>\n<p>Nous nous sommes mis particuli&egrave;rement en rapport &agrave; Qu&eacute;bec avec tous les hommes distingu&eacute;s du pays. Ils nous ont re&ccedil;us &agrave; bras ouverts : tous se r&eacute;jouissaient de voir des Fran&ccedil;ais de la vieille France. L&#8217;un d&#8217;eux, M. Neilson, nous a t&eacute;moign&eacute; surtout beaucoup d&#8217;int&eacute;r&ecirc;t ; il nous a promen&eacute;s de c&ocirc;t&eacute;s et d&#8217;autres et a mis une complaisance extr&ecirc;me &agrave; nous montrer tout ce qu&#8217;il y a d&#8217;int&eacute;ressant &agrave; voir. J&#8217;ai visit&eacute; avec lui et mon ami Tocqueville une paroisse consid&eacute;rable qui porte le nom de Beaumont ; elle est situ&eacute;e &agrave; trois lieues de Qu&eacute;bec, c&#8217;est le centre d&#8217;une seigneurie fond&eacute;e sous le si&egrave;cle de Louis XIV par un Monsieur de Beaumont, venu de France, on ne sait de quelle province.<\/i><\/p>\n<table style=\"margin-right: 10px; margin-bottom: 10px; width: 205px; float: left;\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-content\/uploads\/images\/stories\/bulletin34\/30g.jpg\" alt=\"Le &laquo; pain de sucre &raquo; en hiver aux pieds des chutes Montmorency\" title=\"Le &laquo; pain de sucre &raquo; en hiver aux pieds des chutes Montmorency\" \/> <\/p>\n<h6>Le &laquo; pain de sucre &raquo; en hiver aux pieds des chutes Montmorency<br \/>Source : wikipedia<\/h6>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p><i>L&#8217;histoire de ce Beaumont m&#8217;aurait int&eacute;ress&eacute; beaucoup si je n&#8217;avais cru me rappeler qu&#8217;au temps dont je viens de parler les Beaumont auxquels j&#8217;ai l&#8217;avantage d&#8217;appartenir &eacute;taient encore des Bonnin ou tout au plus des Bonnini&egrave;re1 ; on ne m&#8217;en a pas moins trait&eacute; comme le seigneur de l&#8217;endroit [11].<\/p>\n<p>Une autre course non moins int&eacute;ressante est celle que nous avons faite pour voir le lieu o&ugrave; la Rivi&egrave;re de Montmorency tombe dans le fleuve Saint-Laurent ; la chute est de 240 pieds. Quoiqu&#8217;elle soit tr&egrave;s belle, elle ne saurait &ecirc;tre compar&eacute;e &agrave; celle du Niagara. C&#8217;est la diff&eacute;rence qu&#8217;il y a entre un fleuve et un ruisseau : la chute de Montmorency est jolie, celle de Niagara est grande et magnifique.<\/p>\n<p>J&#8217;ai encore vu bien des choses &agrave; Qu&eacute;bec, par exemple le couvent des religieuses parmi lesquelles j&#8217;ai, vu des femmes tr&egrave;s distingu&eacute;es et qui toutes ont des parents en France. J&#8217;ai vu un juge, Monsieur Taschereau, dont la famille est de Touraine [12] ; d&#8217;apr&egrave;s ce qu&#8217;il m&#8217;a dit, il est parent de nos Taschereau de La Chartre. Il est &agrave; Qu&eacute;bec le seul Canadien auquel le gouvernement anglais confie un emploi public ; c&#8217;est du reste pour lui une bonne affaire, car il a 25 000 francs de traitement. J&#8217;ai d&icirc;n&eacute; avec lui chez un de ses parents. J&#8217;ai retrouv&eacute; dans ce dernier Canadien la gaiet&eacute; fran&ccedil;aise et les vieilles coutumes de nos p&egrave;res. Depuis que je suis en Am&eacute;rique, je n&#8217;ai vu rire qu&#8217;au Canada ; au dessert, il faut que chacun chante sa chanson. Bonhomie, cordialit&eacute;, on est s&ucirc;r de trouver ces sentiments chez les Canadiens.<\/p>\n<p>La religion est tr&egrave;s puissante sur la soci&eacute;t&eacute; ; le clerg&eacute; catholique est universellement respect&eacute; ; il n&#8217;y a pas un philosophe qui ne soit en m&ecirc;me temps un homme religieux ou du moins qui ose para&icirc;tre le contraire. Je me promenais un jour avec l&#8217;un des d&eacute;mocrates de Qu&eacute;bec : il ne passait jamais devant une &eacute;glise sans faire le signe de la croix.<\/p>\n<p>A propos d&#8217;&eacute;glises, celles des campagnes sont remarquablement jolies ; il y r&egrave;gne surtout un go&ucirc;t extraordinaire. J&#8217;en ai vu un tr&egrave;s grand nombre et je n&#8217;en ai pas rencontr&eacute; une seule qui ne figur&acirc;t tr&egrave;s bien dans une grande ville.<\/p>\n<p>Nous sommes partis de Qu&eacute;bec le 31 ao&ucirc;t ; nous avons remont&eacute; le Saint-Laurent jusqu&#8217;&agrave; Montr&eacute;al dans le bateau &agrave; vapeur, le Richelieu. Nous sommes arriv&eacute;s &agrave; Montr&eacute;al le 2 septembre et sommes repartis imm&eacute;diatement de cette ville pour nous rendre &agrave; Albany. Un bateau &agrave; vapeur (le Voyageur) nous a conduits &agrave; La Prairie ; l&agrave;, nous avons pris une voiture qui nous a conduits &agrave; Saint-John o&ugrave; nous nous sommes embarqu&eacute;s sur le lac Champlain dans un bateau &agrave; vapeur, le Ph&eacute;nix. Le 4 septembre, nous sommes arriv&eacute;s &agrave; Whitehall et l&agrave; nous avons pris une voiture dans laquelle nous sommes venus aujourd&#8217;hui &agrave; Albany. Pendant cette travers&eacute;e je n&#8217;ai vu de remarquable que le pays au milieu duquel le lac Champlain est situ&eacute; ; les montagnes du Vermont qui se voient dans le lointain sont tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;es.<\/p>\n<p>J&#8217;ai vu aujourd&#8217;hui &agrave; Albany quelques personnes ; on nous traite toujours avec la m&ecirc;me bienveillance. Nous partons ce soir pour Boston o&ugrave; nous allons recommencer le syst&egrave;me p&eacute;nitentiaire un peu oubli&eacute; depuis un mois. Nous y resterons quinze jours ou trois semaines apr&egrave;s quoi nous nous rendrons &agrave; Philadelphie.<\/p>\n<p>Adieu&#8230;<\/i><\/p>\n<p>[1] &#8211; In Publications de la Sorbonne, s&eacute;rie &laquo; Documents &raquo;, sous le titre : Gustave de Beaumont, Lettres d&#8217;Am&eacute;rique 1831-1832, Presses Universitaires de France, texte &eacute;tabli par Andr&eacute; Jardin et George W. Pierson, Paris 1973.<\/p>\n<p>[2] &#8211; Ils avaient d&eacute;j&agrave; r&eacute;dig&eacute; en commun leur rapport : Du syst&egrave;me p&eacute;nitentiaire aux Etats-Unis et de son application en France, en 1833, qui leur avait valu un double prix Montyon de l&#8217;Acad&eacute;mie Fran&ccedil;aise.<\/p>\n<p>[3] &#8211; Dans son livre Tocqueville and Beaumont in America, 1938, Pierson consid&egrave;re les r&eacute;actions de Tocqueville et Beaumont d&eacute;non&ccedil;ant l&#8217;esclavage et le g&eacute;nocide de Indiens comme la r&eacute;action de deux jeunes Fran&ccedil;ais romanesques et maladroitement sensibles. Aujourd&#8217;hui encore cette d&eacute;nonciation qui occupe le quart de la premi&egrave;re D&eacute;mocratie, (le chapitre X de la seconde partie) demeure quasi totalement ignor&eacute;e des analystes fran&ccedil;ais dont certains n&#8217;h&eacute;sitent pas &agrave; charger Tocqueville des crimes qu&#8217;il condamne. J&#8217;ai trait&eacute; ce sujet afin de r&eacute;tablir la v&eacute;rit&eacute; lors du symposium sur Tocqueville organis&eacute; par Liberty Fund &agrave; Saint Jacques de Compostelle, sous la direction d&#8217;Eduardo Nolla, en 2008, dans ma communication : The Planned Extinction of the American Natives and the slavery of the African-Americans as the Main Issues of Tocqueville&#8217;s Reflections on a Democratic Antinomy.<\/p>\n<p>[4] &#8211; Di tanti Palpiti, cavatine de l&#8217;op&eacute;ra Tancr&egrave;de de Rossini (1813).<\/p>\n<p>[5]&nbsp; &#8211; A la Nouvelle Orl&eacute;ans, Tocqueville et Beaumont noteront &eacute;galement la beaut&eacute; des jeunes femmes m&eacute;tiss&eacute;es que leur m&eacute;tissage condamne &agrave; la prostitution, elles n&#8217;ont d&#8217;autre possibilit&eacute; que de devenir les ma&icirc;tresses des planteurs. C&#8217;est la raison pour laquelle l&#8217;h&eacute;ro&iuml;ne du roman de Beaumont, Marie, a d&ucirc; quitter la Nouvelle Orl&eacute;ans, m&ecirc;me si elle semble Blanche, de par son apparence ext&eacute;rieure.<\/p>\n<p>[6]&nbsp; &#8211; Edward Ellice, parlementaire britannique, avait propos&eacute; que l&#8217;anglais devienne l&#8217;unique langue administrative du pays, en 1822, Neilson et Papineau d&eacute;pos&egrave;rent alors une p&eacute;tition de protestation pour faire &eacute;chouer le projet.<\/p>\n<p>[7]&nbsp; &#8211; Dans L&#8217;<i>Ancien R&eacute;gime et la R&eacute;volution<\/i>, Tocqueville rappelle comment le mot &laquo; taille &raquo; &eacute;tait ex&eacute;cr&eacute; par les paysans qu&#8217;il avait rencontr&eacute;s au Canada, en 1831, bien que cet imp&ocirc;t y e&ucirc;t &eacute;t&eacute; aboli depuis plus d&#8217;un demi si&egrave;cle.<\/p>\n<p>[8]&nbsp; &#8211; Les immigrants &agrave; Qu&eacute;bec &#8211; sans compter les entr&eacute;es clandestines &#8211; pass&egrave;rent de quelques centaines &agrave; 12 700 en 1727, 28 000 en 1830, 66 000 en 1832. On calcule qu&#8217;avant m&ecirc;me la grande famine Irlandaise, 626 000 immigrants entr&egrave;rent au Canada de 1825 a 1846 (d&#8217;apr&egrave;s une note d&#8217;Andr&eacute; Jardin, op. cit . p. 136.)<\/p>\n<p>[9]&nbsp; &#8211; Seigneur de Beauport.<\/p>\n<p>[10]&nbsp; &#8211; Joseph-Vincent Quiblier, 1796-1852, originaire de Lyon, directeur du s&eacute;minaire de Montr&eacute;al 1831-1846.<\/p>\n<p>[11]&nbsp; &#8211; Voir photo.<\/p>\n<p>[12]&nbsp; &#8211; Jean-Thomas Taschereau (1778-1832) apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; journaliste, d&eacute;put&eacute;, avocat, &eacute;tait depuis 1827 juge au banc du roi. En Touraine, Beaumont fr&eacute;quentait&nbsp; Jules Taschereau, 1801-1874, r&eacute;publicain anticl&eacute;rical et d&eacute;put&eacute;, administrateur de la Biblioth&egrave;que nationale, qui se rallia &agrave; l&#8217;Empire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tocqueville et Beaumont, deux Fran&ccedil;ais au Bas-Canada 21 ao&ucirc;t 3 septembre 1831Lettres et journal de voyage de Beaumont M&eacute;moires vives a publi&eacute; dans les bulletins pr&eacute;c&eacute;dents la correspondance que Tocqueville adresse aux siens concernant le&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[47],"tags":[],"class_list":["post-6360","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-bulletin-n34-aout-2012"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6360","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6360"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6360\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7150,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6360\/revisions\/7150"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6360"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6360"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/clients-conceptsk8.com\/cfqlmc-dev\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6360"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}